Une exposition née d’un rendez-vous planétaire
L’épisode s’ouvre au musée de la photographie Charles Nègre, à Nice, avec son directeur Stéphane Tallon. Il rappelle le contexte : la ville accueille en 2025 la Conférence des Nations Unies sur l’océan, après New York puis Lisbonne, avec près de 200 délégations attendues et l’objectif d’aboutir aux accords de Nice. La municipalité a mis sa Biennale des arts en miroir de ce rendez-vous, sur le thème des océans, sous le commissariat général de Jean-Jacques Aillagon et le co-commissariat d’Hélène Genin. « Je n’ai pu résister à l’envie de convier le spécialiste mondial de l’image sous-marine », résume Stéphane Tallon. Selon lui, Laurent Ballesta « coche toutes les cases » : une signature photographique reconnaissable, une démarche scientifique — il est naturaliste et biologiste de formation — et le rôle d’ambassadeur de la cause des océans.
L’exposition, intitulée « Mers et Mystères » et visible jusqu’à fin septembre, a été construite avec Caroline Ballesta, épouse du photographe et commissaire de ses expositions dans le monde entier, autour de trois territoires : l’Antarctique, la Polynésie et la Méditerranée. Stéphane Tallon précise que la photographie environnementale est un axe récurrent du musée, avec les précédents de Yann Arthus-Bertrand et de Vincent Munier, mais que la photographie sous-marine n’y avait jamais été traitée.
Antarctique : le plus grand désert du monde, et sous la glace, la couleur
L’aventure antarctique part d’une idée de Luc Jacquet, réalisateur de La Marche de l’empereur, qui avait promis de retourner dix ans plus tard voir où en étaient les manchots. Il emmène avec lui Vincent Munier et Laurent Ballesta. La figure imposée était de photographier les manchots sous l’eau, ce que Luc Jacquet n’avait pas vu jusque-là ; Ballesta a demandé une figure libre, des plongées profondes pour aller voir les écosystèmes multicolores. C’était en 2015, pour deux mois sur place, une plongée presque tous les jours, avec le confort de la base scientifique française Dumont d’Urville. Il décrit deux paradoxes : celui des couleurs — « on l’appelle le continent blanc, quand on est sous l’eau c’est psychédélique » — et celui de la biodiversité, avec moins de dix espèces vivant sur le continent, contre 9 000 espèces décrites rien qu’en Terre Adélie sous la surface. Plus on descend, plus la diversité biologique augmente, l’inverse d’un récif corallien.
Le prix à payer est physique : l’eau y est à -1,8 °C, sous le point de congélation de l’eau douce. Malgré les combinaisons et les gants chauffants, il raconte garder « encore des séquelles aux pieds » de plongées de plus de quatre heures faites il y a dix ans. Autre étonnement, la naïveté du vivant : la peur du chasseur n’est pas inscrite dans l’ADN des manchots ni des phoques de Weddell, qui viennent s’installer au campement dès qu’on le déplace. Ce qui n’empêche rien, précise-t-il : les analyses y révèlent des métaux lourds dans le sang. « Ça s’est mondialisé jusqu’à l’Antarctique. »
Fakarava : cinq ans pour trente minutes
Le projet « 700 requins dans la nuit » est le fruit de cinq années de retours, chaque fin de printemps — mai, juin, juillet — sur l’atoll de Fakarava, dans l’archipel des Tuamotu, au nord de Tahiti. Ce qui attirait l’équipe n’était pas les requins mais la rumeur d’un rassemblement de mérous, jamais illustré. Des comptages par transects photographiques ont abouti à une moyenne de 18 000 mérous sur la surface d’un terrain de football, pour des animaux solitaires le reste de l’année. Le rassemblement dure une quinzaine de jours, mais la ponte elle-même, une fois par an, « dure 30 minutes à peine ». La première année, l’équipe n’en voit que « la queue de la comète » ; la deuxième, rien du tout ; la troisième, la queue de la comète à nouveau. C’est la quatrième année que Laurent Ballesta fait les photographies de la ponte, une cinquième année servant à vérifier. Au milieu de ces mérous, 700 requins venus profiter de ce moment de faiblesse.
C’est là qu’il réalise un vieux rêve : une plongée de vingt-quatre heures, à l’eau le 30 juin à 15 h, sortie le 1er juillet à 15 h, avec un protocole de décompression expérimental et une eau à 27-28 °C. Il refuse la lecture héroïque : sa fierté est justement de démontrer que « tout le monde peut le faire », avec les bons mélanges gazeux, une bonne technique et un minimum de préparation, sans engin particulier. Son inquiétude de départ était de s’ennuyer la nuit — c’est la nuit qui a tout révélé.
La plongée à saturation, ou s’affranchir de la montre
La partie méditerranéenne de l’exposition vient de Planète Méditerranée, née d’une expérience de plongée à saturation. La technique, empruntée aux scaphandriers de la plongée industrielle, consiste à s’affranchir de la décompression quotidienne : au-delà de quelques heures en profondeur, le corps est saturé, et la durée de décompression ne dépend plus que de la profondeur — « admettons 120 mètres, à peu près quatre jours ». Le plongeur remonte dans une tourelle pressurisée connectée à un caisson de vie à la même pression : physiologiquement, la plongée continue. Avant cela, dit-il, il fallait « faire le malin » : descendu à 200 mètres au tombant du cap de Nice, il n’y est resté qu’une minute avant six heures de remontée — six heures qui, le long d’un mur vertical, restaient de l’exploration. Il explique aussi la physique de la lumière sous l’eau : le rouge disparaît dès cinq mètres, le jaune vers vingt, puis vient le monochrome bleu, et à 100 ou 120 mètres il reste juste assez de lumière bleue pour révéler la fluorescence de certains organismes.
Le bilan de la mission est parlant : en 28 jours, l’équipe a passé autant de temps à plus de 100 mètres que dans les dix années précédentes, et la moitié des photographies du livre en sont issues. La technique a été réutilisée deux ans plus tard au cap Corse. Cette Méditerranée-là est aussi celle d’en bas de chez soi : Stéphane Tallon rappelle qu’une des images les plus impressionnantes de l’exposition a été prise par une vingtaine de mètres de fond devant le Negresco, sur la promenade des Anglais, là où l’absence de plateau continental fait remonter la nuit des poissons vivant à 900 mètres.
« Que la photo n’engendre que du questionnement »
Interrogé pendant la visite presse, Laurent Ballesta refuse la posture du messager : « il y a d’abord le plaisir d’y être. Il ne faudrait pas être démagogue et dire qu’on fait ça pour témoigner de l’état du monde. » Ce qui l’anime est « un parfum, une atmosphère d’exploration, honnête, sincère, pas scénarisée ». Sa définition de la réussite d’une image est du même ordre : il n’attend pas qu’on lui dise « comme c’est beau », mais que la photographie n’engendre « que du questionnement, de la fascination ». S’il ne devait garder qu’une seule photo, ce serait celle du gobie d’Andromède, un poisson de trois centimètres photographié à Banyuls-sur-Mer à la sortie de ses études, au nez et à la barbe des chercheurs du laboratoire Arago — cliché décisif, qui a donné son nom à sa société. Et l’image qu’il regrette de ne pas avoir faite reste celle des requins pèlerins croisés vers dix-sept ans au large de Sète, dont il est resté trois heures à observer une dizaine sans appareil : « plus jamais ça sans faire d’images ».
Stéphane Tallon, lui, y voit plusieurs niveaux de lecture : une entrée esthétique immédiatement accessible, puis le mystère, et enfin la réflexion. Les témoignages de visiteurs recueillis au musée pour l’épisode le confirment, entre le plongeur qui reconnaît la passe de Fakarava et la visiteuse habituée aux musées de peinture qui découvre la photographie. Le directeur évoque une fréquentation en hausse et une journée à 800 visiteurs.
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Laurent Ballesta
- Le site du musée de la photographie Charles Nègre, à Nice
- Le compte Instagram du musée de la photographie Charles Nègre
Les références de l’épisode
- « Mers et Mystères » — l’exposition de Laurent Ballesta au musée de la photographie Charles Nègre, à Nice, dont Caroline Ballesta est la commissaire.
- Musée de la photographie Charles Nègre — 1 place Pierre Gautier, à Nice, ouvert du mardi au dimanche de 10 h à 18 h ; entrée gratuite pour les résidents de la ville et de la Métropole, les mineurs et les personnes en situation de handicap.
- Stéphane Tallon — directeur du musée de la photographie Charles Nègre, co-intervenant de l’épisode.
- Planète Méditerranée — l’ouvrage de Laurent Ballesta issu de la mission de plongée à saturation, et le film documentaire réalisé pour Arte, projeté dans l’exposition.
- 700 requins dans la nuit — le livre et le film issus des cinq années passées sur l’atoll de Fakarava.
- Le Mystère Mérou — le premier film de l’équipe, où figure une ponte filmée au ralenti à 500 images par seconde.
- Luc Jacquet — réalisateur de La Marche de l’empereur, à l’origine de l’expédition en Terre Adélie.
- Vincent Munier — photographe animalier, compagnon d’expédition en Antarctique, exposé au musée pour son travail sur la panthère des neiges.
- Yannis Papastamatiou — spécialiste des requins, embarqué à Fakarava pour une plongée de nuit.
- Le cœlacanthe — ce poisson que l’on croyait éteint, dont Laurent Ballesta a été le premier à rapporter des images vivantes lors d’une expédition en Afrique du Sud.
- Base Dumont d’Urville, Terre Adélie — la base scientifique française qui a accueilli l’équipe en Antarctique.
- Atoll de Fakarava, archipel des Tuamotu — le terrain du projet polynésien, au nord de Tahiti.
- Laboratoire Arago, Banyuls-sur-Mer — le laboratoire près duquel a été photographié le gobie d’Andromède.
- Conférence des Nations Unies sur l’océan, à Nice — le rendez-vous qui a motivé la programmation, et la Biennale des arts associée, sous le commissariat général de Jean-Jacques Aillagon avec Hélène Genin.
- Vivian Maier et Yann Arthus-Bertrand — deux expositions précédentes du musée, citées en contrepoint.
- Thomas Pesquet — évoqué par les deux intervenants, comme plongeur d’un jour et comme exposition possible.
- Festival photo de Montier-en-Der — cité à propos des fichiers RAW demandés aux photographes.
Au fil de l’épisode
- 00:02:27 — Ouverture de l’épisode au musée de la photographie Charles Nègre, à Nice, avec Stéphane Tallon
- 00:04:15 — Pourquoi Laurent Ballesta, et pourquoi maintenant : la Conférence des Nations Unies sur l’océan
- 00:09:31 — « Mers et Mystères » : trois territoires, et le rôle de Caroline Ballesta comme commissaire
- 00:11:39 — L’expédition en Terre Adélie, née d’une idée de Luc Jacquet, avec Vincent Munier
- 00:13:05 — Le plus grand désert du monde en surface, 9 000 espèces sous l’eau
- 00:14:16 — Plonger à -1,8 °C : quatre heures d’immersion et des séquelles dix ans après
- 00:17:07 — Des animaux qui n’ont pas la peur du chasseur inscrite dans l’ADN
- 00:18:30 — La scénographie de la salle antarctique, teintes et éclairages
- 00:22:46 — Fakarava : la rumeur des mérous, 18 000 individus et une ponte de trente minutes
- 00:24:59 — La plongée de vingt-quatre heures, du 30 juin 15 h au 1er juillet 15 h
- 00:28:08 — Photographier la nuit à 12 000 ISO sans transformer la nuit en jour
- 00:31:48 — Yannis Papastamatiou, spécialiste des requins, face à une seule plongée de nuit
- 00:47:27 — La plongée à saturation, empruntée à la plongée industrielle
- 00:48:46 — Descendre à 200 mètres au tombant du cap de Nice, et remonter six heures
- 00:54:38 — En 28 jours, autant de temps à plus de 100 mètres qu’en dix ans
- 00:56:21 — La photographie prise par vingt mètres de fond devant le Negresco
- 01:00:24 — De l’argentique au numérique : du pied et des pellicules 400 ISO aux 12 000 ISO
- 01:02:42 — Ce que le filtre de l’eau retire à la lumière, et la fluorescence à 120 mètres
- 01:06:02 — « Il y a d’abord le plaisir d’y être » : le refus de la posture militante
- 01:18:05 — Les témoignages des visiteurs de l’exposition
- 01:28:51 — L’interview de Laurent Ballesta, de Thomas Pesquet à la photographie
- 01:31:56 — Ce qu’est, pour lui, la vraie beauté d’une image
- 01:33:54 — La photo qu’il garderait : le gobie d’Andromède
- 01:34:43 — La photo qu’il regrette : les requins pèlerins au large de Sète
- 01:36:41 — La force propre de la photographie sous-marine
- 01:40:37 — Informations pratiques sur le musée et son exposition
FAQ
Qui est Laurent Ballesta ?
Laurent Ballesta est un photographe sous-marin français, naturaliste et biologiste de formation. Depuis des décennies, il mène des expéditions au long cours pour explorer et documenter les océans, de l’Antarctique à la Polynésie. Stéphane Tallon, directeur du musée de la photographie Charles Nègre, le présente comme le spécialiste mondial de l’image sous-marine et un ambassadeur de la cause des océans.
Qu’est-ce que la plongée à saturation ?
C’est une technique empruntée à la plongée industrielle, celle des scaphandriers des plateformes pétrolières. Passé quelques heures en profondeur, le corps est saturé : la durée de décompression ne dépend alors plus que de la profondeur, environ quatre jours pour 120 mètres. Le plongeur vit dans un caisson maintenu à la pression du fond, ce qui lui permet de replonger aussitôt.
Combien de temps a duré le projet « 700 requins dans la nuit » ?
Cinq années. Laurent Ballesta et son équipe sont retournés chaque fin de printemps sur l’atoll de Fakarava, en Polynésie française, pour documenter le rassemblement annuel des mérous et la prédation nocturne des requins. La ponte, qui ne dure que trente minutes par an, n’a été correctement photographiée qu’à la quatrième année, la cinquième servant à confirmer.
Pourquoi les fonds antarctiques sont-ils colorés ?
Laurent Ballesta décrit un paradoxe : en surface, l’Antarctique est le plus grand désert du monde, avec moins de dix espèces vivant sur le continent. Sous l’eau, rien qu’en Terre Adélie, 9 000 espèces sont décrites, et les décors évoquent des récifs coralliens, avec gorgones, coraux et éponges. La diversité augmente avec la profondeur, à l’inverse d’un récif tropical.
Comment photographie-t-on sous l’eau, la nuit ?
En éclairant très peu. Laurent Ballesta travaille à 12 000 ISO pour capter les lueurs naturelles de la lune, ce qui l’oblige à réduire fortement ses éclairages artificiels sous peine de brûler l’image. Il compare cela aux phares d’une voiture : trop de lumière devant, et tout le reste devient noir. L’ambiance nocturne est ainsi préservée, et le comportement des animaux aussi.
Où voir l’exposition « Mers et Mystères » ?
Au musée de la photographie Charles Nègre, 1 place Pierre Gautier à Nice, au milieu du cours Saleya. Le musée est ouvert du mardi au dimanche, de 10 h à 18 h en continu. Stéphane Tallon indique dans l’épisode que l’exposition est visible jusqu’à fin septembre, accompagnée de la projection du film documentaire Planète Méditerranée.
