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Jean-Raphaël Drahi, 20 ans de photo dans l’armée

Jean-Raphaël Drahi a passé vingt ans à photographier l'armée française de l'intérieur : le Liban, le Kosovo, l'Égypte, la Côte d'Ivoire, Haïti, le Mali et onze missions en Afghanistan. Militaire d'abord, photographe par spécialité, il raconte le sac de 42 kilos, les 72 photos autorisées par reportage au temps de l'argentique, et ce sergent qui le prenait pour un boulet avant de comprendre, devant un tirage exposé à Visa pour l'image, à quoi servait ce drôle de communicant en treillis. Un entretien sur la légitimité du regard, l'exigence du livre photo et la deuxième vie d'un photographe.

Jean-Raphaël Drahi, vingt ans photographe militaire en opérations extérieures

Deux passions d’enfance, l’armée et le boîtier

Jean-Raphaël Drahi reçoit son premier appareil photo pour ses sept ans, à l’époque des pellicules de vingt-quatre poses. Il apprend seul, découvre le développement, mais range vite l’appareil : sa passion la plus forte, dit-il, c’est l’armée. Il grandit dans une famille où les militaires sont nombreux. À un peu plus de seize ans, il arrête l’école — « je savais très exactement ce que je voulais faire » — et s’entraîne pour un concours précis, celui de l’École militaire de haute montagne de Chamonix, qui forme les sous-officiers destinés aux bataillons de chasseurs alpins. En parallèle, il donne des cours de ski et de plongée sous-marine à partir de dix-sept ans. Ils sont un peu plus de 400 candidats pour 30 places ; il est reçu à dix-huit ans.

Suit une année de formation exigeante, puis une mutation au 13e bataillon de chasseurs alpins, à Chambéry. Jeune sergent avec dix hommes sous ses ordres, il n’a plus le temps de photographier.

Du labo sous le blouson au magazine de l’armée de terre

La photographie revient par le terrain. Lors d’un séjour de six mois au Liban sous casque bleu de l’ONU, qu’il situe en 1994, il se rachète un boîtier et « reprend vraiment le goût de la photographie ». Muté ensuite en Moselle dans une unité spécialisée dans le renseignement, il découvre une pratique rare : le développement argentique en plein champ. Sous une bâche ou à l’intérieur d’un blouson, par températures négatives, il fait chauffer l’eau au réchaud à gaz, contrôle la température au thermomètre et développe les pellicules sur place. Il prend rapidement la responsabilité du laboratoire du régiment et forme les nouveaux.

Quand sa compagnie est dissoute, il demande la cellule communication du régiment. Il est alors sergent-chef, huit ans de service. Il y accueille des journalistes civils et part sur deux grosses opérations de communication à l’étranger : six semaines en Égypte pour une manœuvre internationale, présentée comme la plus importante au monde à l’époque, puis cinq mois et demi au Kosovo. C’est là qu’il croise une équipe de Terre Information Magazine, le magazine de l’armée de terre — un rédacteur et un photographe venus quinze jours. Il leur montre ses images ; on lui dit de venir présenter un book à Paris. À l’été 2001, il est muté au magazine, au sein du SIRPA Terre, le Service d’information et de relations publiques de l’armée de terre.

Le choc est double. Il passe du régiment au ministère, où l’on croise des généraux au self ; et il devient photographe à temps plein, encore en argentique. La règle maison est brutale : vingt-quatre à quarante-huit heures de reportage doivent tenir en une à deux pellicules, soit 72 photos. « On ne rafalait pas comme des malades », résume-t-il. Parti quinze jours en Égypte pour son premier douze pages, il rentre avec 30 pellicules et se fait sévèrement reprendre — mais décroche sa première couverture. Il restera vingt ans au même poste, jusqu’en 2021, devenu « le dinosaure de la com ».

Photographier sous le feu, avec 42 kilos sur le dos

Le photographe militaire est un communicant, pas un journaliste, insiste-t-il, même s’il fait exactement le même travail, en photo comme en rédactionnel. Sur le terrain, la nuance ne protège de rien : « tiens, v’là les journalistes ». Il doit expliquer sa présence alors qu’il vient précisément valoriser le travail des unités. Ses subterfuges tiennent à peu de chose — la coupe de cheveux, et surtout le fait de connaître toujours quelqu’un qui connaît quelqu’un. « Il est du club », finissent par dire les soldats, et l’atmosphère se détend.

Il est allé onze fois en Afghanistan. Sur vingt ans, il compte une quinzaine de reportages réellement dangereux, où « ça a beaucoup tiré » ; il a utilisé son arme deux fois, deux fois en quarante-huit heures, en Afghanistan. Sa hiérarchie des gestes est nette : si un homme est touché à côté de lui, il prend son arme, protège, extrait le blessé de la zone — et fait ses photos après. Le reste du temps, sa priorité reste l’image. Le prix à payer est physique : il s’est pesé à 42 kilos d’équipement, entre l’eau, l’arme, les munitions, le gilet pare-balles, le casque lourd et le matériel photo, un boîtier sur lui et le second dans le sac. Ses camarades portaient entre 45 et 50 kilos, à 2 500 ou 3 000 mètres d’altitude, par 40 degrés.

De cette période vient l’anecdote qu’il raconte le mieux. En 2010, il demande à partir avec l’unité de tête sur une opération que tout le monde sait difficile ; la traduction du refus poli est simple : « on n’a pas besoin d’un boulet ». Il y va quand même. Il y aura un blessé, pas de mort ce jour-là. Les photos donnent lieu à une exposition à Perpignan pendant Visa pour l’image, où il fait venir le sergent chef de groupe qui le supportait mal — celui qui est sur l’image, en plein accrochage. Le soldat, d’abord en retrait, finit par raconter lui-même la scène aux visiteurs, qui n’osent plus repartir. À la fin de l’exposition, il vient le voir : « en fait, j’ai compris à quoi vous servez, parce que grâce à vous je peux raconter ce que je fais ». Un des plus beaux compliments de ses vingt ans, dit-il.

Ses 40 ans, en septembre 2010, tombent aussi en Afghanistan : la fête préparée par sa famille est annulée au dernier moment, son départ ayant été avancé. À cinq heures du matin, avant l’opération, un vieux gradé lui ouvre la porte du véhicule, lui donne un coup de casque et lui souhaite son anniversaire. Quelques heures plus tard, derrière un tas de cailloux qu’il empile un peu plus haut, il se dit surtout qu’on ne meurt pas le jour de ses 40 ans. « Ça reste un super souvenir. »

Premier photographe-rédacteur des armées, puis l’aventure du livre

Vers 2012-2013, la cellule photo du magazine est dissoute : on était monté jusqu’à quatre ou cinq photographes, il n’en reste que deux, et la production part vers les centres en région. Son chef lui demande de rester comme rédacteur. Objection de l’intéressé, qui rappelle en riant qu’il n’a pas le bac. Après une quinzaine de jours d’insistance, il pose deux conditions non négociables : être formé sérieusement à l’écriture, et rester photographe. On lui répond qu’un photographe-rédacteur, ça n’existe pas. « C’est pas grave, on va créer le poste. » Il devient ainsi le premier photographe-rédacteur des armées — pas seulement de l’armée de terre — et sous-officier de surcroît, ce qui n’était arrivé qu’une fois. Il tiendra ce poste un peu plus de sept ans, jusqu’en juin 2021, avec ce qu’il a le plus aimé : l’autonomie de bout en bout, du repérage au texte, de la prise de vue à la sélection. « Si c’était pourri, c’était uniquement de ma faute. »

À sa sortie de l’institution, il monte un magazine avec le photographe Fred Marie, puis un premier livre photo, « Paras », consacré aux parachutistes. Le succès appelle un second ouvrage, « Légionnaire », construit comme un parcours : Fred Marie suit le recrutement initial à Castelnaudary et les quatre mois de formation d’une section jusqu’à la marche au képi, avant l’affectation dans les régiments ; Jean-Raphaël Drahi prend la suite avec l’entraînement, le rayonnement et les opérations extérieures, en puisant dans le fonds photo accumulé pendant vingt ans — Afrique, Guyane, Haïti, Balkans, Afghanistan.

Le livre lui impose une exigence nouvelle. La sélection y est « stratosphérique comme travail en amont », et sans échappatoire : un magazine raté tombe dans l’oubli le mois suivant, un livre reste dans la bibliothèque de celui qui l’a acheté. Sa phrase favorite tient lieu de méthode : « Celui qui se refuse à être meilleur cesse déjà d’être bon. » Aujourd’hui, il a arrêté la photographie professionnelle pour monter Audio Pictura avec Julien Gérard, société de production de podcasts et de livres photo, et donne des cours à l’école de journalisme de Nice. Il fait toujours au moins une image par jour, à l’iPhone, et garde en tête un livre personnel sur ses vingt ans d’opérations — ne serait-ce que pour ses enfants. « Je le ferai un jour. »

Jean-Raphaël Drahi nous recommande…

  • « Family Love » — Darcy Padilla, le suivi au long cours d’une famille américaine pauvre, de la précarité à la maladie et à la mort de la mère. Il salue « une finesse absolument incroyable » et ce degré d’intimité photographique qui l’impressionne à chaque relecture.
  • « L’Enfer » — James Nachtwey, un pavé consacré aux zones de conflit, reçu en cadeau de départ quand il a quitté le SIRPA Terre. Pour lui, Nachtwey est « le plus grand photographe » : « tout est au millimètre, il est toujours au bon moment, au bon endroit ».

Les références de l’épisode

  • « Paras » — premier livre photo de Jean-Raphaël Drahi et Fred Marie, consacré aux parachutistes.
  • « Légionnaire » — leur second livre photo, du recrutement à Castelnaudary aux opérations extérieures de la Légion étrangère.
  • Fred Marie — photographe, coauteur des deux livres, déjà invité du podcast.
  • José Nicolas — photographe croisé sur le terrain pendant une vingtaine d’années, invité du podcast quelques jours avant cet enregistrement.
  • Édouard Elias — photojournaliste, recommandé par l’invité pour sa culture photographique.
  • Terre Information Magazine — magazine de l’armée de terre, où il a servi vingt ans, revenu en kiosque après plus de dix ans d’absence.
  • SIRPA Terre — Service d’information et de relations publiques de l’armée de terre, rattaché au chef d’état-major de l’armée de terre.
  • École militaire de haute montagne — école de Chamonix qui forme les sous-officiers des bataillons de chasseurs alpins.
  • 13e bataillon de chasseurs alpins — unité de Chambéry où il a servi comme jeune sergent.
  • Visa pour l’image — festival de photojournalisme de Perpignan, où ses images d’Afghanistan ont été exposées.
  • ECPAD — Établissement de communication et de production audiovisuelle de la Défense, qui gère les fonds photo et les équipes de reporters des armées.
  • Audio Pictura — société de production de podcasts et de livres photo qu’il a montée avec Julien Gérard.

Au fil de l’épisode

  • 00:03:42 — Le SIRPA Terre et Terre Information Magazine : ce qu’est vraiment un communicant de l’armée de terre
  • 00:05:06 — Deux passions d’enfance, l’école quittée à seize ans et le concours de l’École militaire de haute montagne
  • 00:09:45 — Le Liban sous casque bleu : le boîtier racheté et le retour à la photographie
  • 00:11:02 — Développer ses pellicules sous un blouson, en Moselle, par températures négatives
  • 00:13:32 — La compagnie dissoute et le passage à la cellule communication du régiment
  • 00:15:07 — L’Égypte et le Kosovo : la rencontre avec l’équipe du magazine de l’armée de terre
  • 00:18:01 — Été 2001 : la mutation à Paris et l’arrivée au ministère
  • 00:21:01 — La règle des 72 photos par reportage, et les 30 pellicules qui lui valent une soufflante
  • 00:28:11 — « Le photographe dans l’armée, c’est pas un peu un emmerdeur ? »
  • 00:31:13 — L’exposition à Visa pour l’image et le sergent qui comprend enfin à quoi il sert
  • 00:34:29 — Prendre son arme ou faire l’image : la hiérarchie des réflexes sous le feu
  • 00:37:03 — 42 kilos sur le dos, et des camarades à 45 ou 50
  • 00:37:53 — Ses 40 ans fêtés en Afghanistan, à cinq heures du matin, avant l’accrochage
  • 00:40:21 — La dissolution de la cellule photo et la proposition de devenir rédacteur
  • 00:42:53 — Ses deux conditions, et la création du poste de photographe-rédacteur des armées
  • 00:45:39 — « Paras » puis « Légionnaire » : les livres photo avec Fred Marie
  • 00:47:06 — Pourquoi la sélection photo d’un livre met plus de pression qu’un magazine
  • 00:53:26 — L’arrêt de la photographie professionnelle et le lancement d’Audio Pictura
  • 00:57:40 — Les deux livres photo de sa bibliothèque
  • 01:00:28 — Les photographes qu’il recommande pour un prochain épisode

FAQ

Qui est Jean-Raphaël Drahi ?

Jean-Raphaël Drahi est un photographe français, ancien adjudant-chef de l’armée de terre. Entré à dix-huit ans à l’École militaire de haute montagne de Chamonix, il a servi vingt ans à Terre Information Magazine, le magazine de l’armée de terre, comme photographe puis comme premier photographe-rédacteur des armées. Il a quitté l’institution en juin 2021.

Qu’est-ce qu’un photographe militaire ?

Un photographe militaire est un soldat dont la spécialité est l’image. Jean-Raphaël Drahi insiste sur la distinction : il est communicant, pas journaliste, même s’il effectue exactement le même travail. Il porte le treillis, une arme et un gilet pare-balles, et couvre les opérations de l’intérieur, pour valoriser le travail des unités.

Qu’est-ce qu’un photographe-rédacteur des armées ?

C’est un poste qui n’existait pas avant lui. Quand la cellule photo de son magazine est dissoute vers 2012-2013, Jean-Raphaël Drahi accepte de devenir rédacteur à deux conditions : être formé à l’écriture et rester photographe. Le poste est créé pour lui ; il assure seul texte et images de ses reportages, de bout en bout.

Combien de fois Jean-Raphaël Drahi est-il allé en Afghanistan ?

Onze fois. Il y a effectué trois ou quatre reportages de quinze jours à trois semaines pendant lesquels, dit-il, on se faisait tirer dessus pratiquement en permanence. Sur vingt ans de carrière, il compte une quinzaine de reportages réellement dangereux et n’a utilisé son arme que deux fois, en quarante-huit heures, en Afghanistan.

Quels livres photo Jean-Raphaël Drahi a-t-il publiés ?

Deux ouvrages coécrits avec le photographe Fred Marie après son départ de l’armée : « Paras », consacré aux parachutistes, puis « Légionnaire », qui suit la Légion étrangère du recrutement initial à Castelnaudary jusqu’aux opérations extérieures. Il envisage un jour un livre personnel sur ses vingt ans d’opérations, notamment pour ses enfants.

Combien de photos un photographe de l’armée pouvait-il rapporter en argentique ?

Au début des années 2000, la règle du magazine était d’une à deux pellicules pour vingt-quatre à quarante-huit heures de reportage, soit 72 photos au maximum. Impossible de vérifier une image sur un écran : il fallait cadrer juste du premier coup. Rentré d’Égypte avec 30 pellicules, Jean-Raphaël Drahi s’est fait sévèrement reprendre.

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