Du Super 8 aux hélicoptères de Dakar
Stéphane Scotto se destinait au cinéma. Il raconte avoir tourné, vers douze ou treize ans, des courts métrages en Super 8 muet avec des copains de collège, à une époque où le montage consistait à couper la pellicule et à la recoller au scotch. Bac cinéma-audiovisuel, puis, à 20 ans, une société de production montée avec un ami, Hôtel du Nord Production : film d’entreprise, puis captation de concerts à dix caméras, chacune enregistrant ses propres images pour permettre un montage très précis, un principe que l’émission Taratata reprendra plus tard. L’équipe a un pied chez Sony Music et doit filmer le premier grand concert de NTM au Palais des Sports quand le service militaire s’impose : la société est dissoute. Refusé chez les chasseurs alpins à cause de sa myopie, recalé au concours de l’établissement cinématographique et photographique des armées, il signe un contrat long outre-mer et part deux ans comme photographe sur la base française de Ouakam, près de Dakar. Là, le quotidien tient autant de la photo d’identité et de la prise de vue de pièces défectueuses sur papier millimétré que du reportage de prise d’armes ; il accompagne les pompiers de la base en intervention, couvre des exercices, développe les films confidentiels de l’avion de reconnaissance de la marine et photographie des zones entières depuis l’hélicoptère, « ce qu’on fait aujourd’hui par satellite ». C’est là aussi qu’il apprend le moyen format argentique, imposé par l’exigence de précision. Il en parle comme des deux plus belles années de sa vie.
La révélation arrive dans une librairie de Dakar, devant un livre de Yann Arthus-Bertrand : la prise de vue aérienne peut être artistique. Trop tard, dit-il : l’hélicoptère avec lequel il travaillait s’écrase au lac Rose, sur une mission où il devait embarquer et dont il a été retiré deux heures plus tôt. Personne n’est blessé, mais l’appareil est hors d’usage et son contrat touche à sa fin.
Une galerie née d’un magasin photo en liquidation
De retour en France en 1999 après quatre années supplémentaires passées à Dakar comme photographe civil, il s’installe sur le bassin d’Arcachon, où il a passé une partie de son enfance. Il y rachète, en liquidation judiciaire, le magasin photo de la rue principale d’Arcachon — tenu, hasard, par un ancien photographe de l’armée de l’air passé lui aussi par Dakar. Mauvais timing : le marché du développement de pellicules s’effondre avec le numérique, la photo publicitaire ne prend pas face aux photographes bordelais, et il traverse des phases dépressives. Le déclic vient d’un tirage de la dune du Pilat, fait au moyen format argentique, qu’il encadre et accroche en décoration : des clients veulent l’acheter. Au même moment, un dossier de Chasseur d’Images consacré à Philip Plisson, déjà installé avec plusieurs galeries en Bretagne, lui donne le modèle. Il ferme le rideau, photographie sans relâche pendant tout l’été indien, apprend le panoramique par assemblage, vole en ULM, et rouvre juste avant Noël en galerie de photographies : succès immédiat. Depuis, il numérote ses tirages et les limite à trente exemplaires, en s’interdisant la surproduction — au point de passer, en 2018, une année entière sans faire une seule photo, faute de vision neuve sur son territoire.
Sensibilisé à la nature par la vue du ciel, il s’engage contre les atteintes au bassin et se heurte aux élus locaux. L’aventure de la galerie d’Arcachon s’arrête en 2011, après ce qu’il décrit comme un abus de pouvoir du maire d’Arcachon, et il vend le local. Suivent une tentative avortée à Cape Cod, faute de visa, cinq ans en Guadeloupe et un passage par Saint-Barthélemy, avant le retour sur le bassin et l’ouverture d’une galerie plus grande à La Hume, à cinq cents mètres de chez lui.
Voler bas, en connaissance de cause
La photographie aérienne, ici, n’a rien d’un drone. Stéphane Scotto vole en ULM trois axes, porte déposée, avec un appareil qui consomme sept litres de sans-plomb 95 à l’heure et vole assez lentement pour cadrer ; il se limite à dix ou douze heures de vol par an, autant par choix esthétique que par coût. L’entretien est enregistré quelques mois après une série d’alertes : l’ULM rouge avec lequel il avait fait le plus de photos s’est écrasé au décollage au mois de mai, blessant le pilote, et deux jours plus tard son propre vol s’est terminé par un atterrissage d’urgence, une fuite de liquide de refroidissement lui coulant sur la jambe. Il raconte surtout l’histoire d’un confrère photographe qui, en tournant sans cesse dans le même sens autour d’un catamaran à Saint-Barthélemy, a vidé l’aile alimentant le moteur : l’avion a décroché et amerri, le photographe s’en est sorti, le pilote s’est noyé. D’où des règles qu’il énonce clairement pour ceux qui voudraient s’y mettre : ne voler qu’avec des pilotes professionnels déclarés, sur une machine révisée, et renoncer au-dessus de 35 degrés, faute de portance. Il ajoute l’argument écologique, en rappelant qu’un hélicoptère consomme au minimum 350 litres à l’heure.
L’été qui précède l’enregistrement a changé son regard : l’incendie de juillet 2022 a détruit plus de 80 % de la forêt de La Teste-de-Buch, entraîné l’évacuation de près de 20 000 personnes et jusqu’à douze jours pour la ville de Cazaux. Il a repris l’air pour documenter la forêt meurtrie et engage un travail de fond, conscient que ses images des vingt dernières années ont désormais une valeur patrimoniale.
« Organic », un livre hors norme et deux accidents industriels
Ce qui l’intéresse au moyen format n’est pas la netteté mais le détail : une silhouette, des traces de pas, un oiseau, un ostréiculteur, ces éléments qui redonnent une échelle à une image aérienne presque abstraite. Argentique à ses débuts, il passe au numérique en 2013 avec le Pentax 645Z, premier moyen format numérique accessible, puis au Fujifilm GFX 100 — qu’il réserve à l’aérien, gardant le Pentax pour le terrestre, et dont il juge l’image « un peu dure » à force de pixels. Côté livres, il en publie un tous les trois ans, le temps d’écouler mille exemplaires, contre quatre à cinq mille avant qu’Instagram n’habitue le public à consommer les photos en streaming. Après l’abandon d’un projet à deux avec un photographe sous-marin, dont les images ne s’accordaient pas aux siennes en maquette, il fait d’« Organic » un livre plus artistique : format 30 x 40 à la française, 120 pages, 52 photos toutes prises à la verticale, sans horizon, chacune accompagnée sur la page de gauche d’un QR code ouvrant la vidéo GoPro du vol et les échanges avec le pilote au moment de la prise de vue. Le titre est marqué à chaud, en quatre versions de couverture, ce qui rend chaque tirage collector sur les mille exemplaires. Prix public : 89 euros.
La fabrication, elle, a viré au cauchemar deux fois : sur le livre précédent, « Une autre planète », près de 500 des 1 350 exemplaires sont partis au rebut ; sur « Organic », une roulette de guide machine a déposé une fine ligne d’encre sur les pages blanches, et l’imprimeur a tout réimprimé, retardant la sortie de fin juin à début août. Il revend les exemplaires imparfaits à des entreprises régionales plutôt que de les détruire. Sa leçon, adressée à ceux qui s’autoéditent : tout vérifier soi-même, à chaque étape.
Pour aller plus loin
- Le site de Stéphane Scotto
- Stéphane Scotto sur Instagram
- La page Facebook de Stéphane Scotto
- Le livre « Organic »
- La conférence TEDx de Jérémie Lenoir sur le sens de la photographie de paysage
Les références de l’épisode
- « Organic » — son dernier livre au moment de l’entretien, autoédité, 30 x 40 cm, 120 pages, 52 photographies aériennes, 1 000 exemplaires, 89 euros.
- « Une autre planète » — son livre précédent, préfacé par Yann Arthus-Bertrand.
- Yann Arthus-Bertrand — photographe dont il découvre le travail dans une librairie de Dakar, et qui acceptera plus tard de préfacer un de ses livres.
- Philip Plisson — photographe de mer dont un dossier dans Chasseur d’Images lui inspire l’ouverture de sa galerie.
- Jérémie Lenoir — photographe aérien, auteur d’une conférence TEDx sur le sens de la photographie de paysage qu’il recommande à ses confrères.
- Hôtel du Nord Production — la société de production audiovisuelle qu’il monte à 20 ans, dissoute au moment du service militaire.
- La base française de Ouakam, près de Dakar, au Sénégal — où il est photographe pendant deux ans.
- La galerie de La Hume — 13 avenue du Maréchal de Lattre de Tassigny, 33470 La Hume, où l’épisode est enregistré.
- Pentax 645Z et Fujifilm GFX 100 — les deux boîtiers moyen format numériques qu’il utilise.
- La dune du Pilat — sujet du tirage accroché au mur de son magasin, à l’origine de la galerie.
- La forêt de La Teste-de-Buch — détruite à plus de 80 % par l’incendie de juillet 2022.
- La librairie Mollat, à Bordeaux — l’un des rares points de vente de ses livres hors du bassin.
Au fil de l’épisode
- 00:03:17 — les débuts au cinéma, les courts métrages en Super 8 et le montage à la colle
- 00:05:15 — la société de production et les concerts filmés à dix caméras
- 00:07:02 — le service militaire qui met fin à l’aventure : direction Dakar
- 00:10:44 — le quotidien d’un photographe sur la base de Ouakam
- 00:14:58 — la découverte de Yann Arthus-Bertrand et le crash de l’hélicoptère au lac Rose
- 00:17:42 — le retour en France et le rachat d’un magasin photo à Arcachon
- 00:20:47 — le tirage accroché au mur, déclic de la galerie
- 00:24:22 — la fin de la galerie d’Arcachon, les États-Unis puis la Guadeloupe
- 00:32:02 — les crashs d’ULM et la fuite de liquide de refroidissement
- 00:33:58 — l’incendie de juillet 2022 et la forêt à photographier autrement
- 00:36:13 — pourquoi la photographie aérienne est dangereuse, et ses règles de sécurité
- 00:41:58 — l’année 2018 passée sans faire une seule photo
- 00:42:48 — le moyen format : le détail plutôt que la netteté
- 00:44:40 — du Pentax 645Z au Fujifilm GFX 100
- 00:56:21 — comment Yann Arthus-Bertrand a préfacé « Une autre planète »
- 01:00:21 — la démarche du livre « Organic » et son format 30 x 40
- 01:08:57 — les QR codes et les vidéos tournées en ULM
- 01:11:15 — les accidents industriels, la crise du papier et les exemplaires à sauver
- 01:17:12 — ses conseils aux photographes qui veulent s’autoéditer
- 01:18:51 — le mot de la fin : raconter la photographie, pas seulement la montrer
FAQ
Qui est Stéphane Scotto ?
Stéphane Scotto est un photographe né à Paris et installé sur le bassin d’Arcachon, spécialisé dans le paysage et la vue aérienne en grand format. Formé au cinéma, il devient photographe pendant son service militaire sur la base française de Ouakam, au Sénégal, avant d’ouvrir sa galerie sur le bassin, aujourd’hui à La Hume.
Qu’est-ce que la photographie aérienne en ULM ?
C’est une prise de vue réalisée depuis un avion ultraléger motorisé, souvent porte déposée pour dégager le champ. L’appareil vole lentement et bas, ce qui permet de cadrer précisément mais laisse peu de marge en cas de panne. Stéphane Scotto explique voler dix à douze heures par an, uniquement avec des pilotes professionnels.
Pourquoi photographier le paysage en moyen format ?
Le moyen format offre un niveau de détail qui autorise de très grands tirages. Stéphane Scotto explique qu’en vue aérienne, l’image paraît d’abord abstraite : ce sont les petits détails — une silhouette, des traces de pas, un bateau, un ostréiculteur — qui rendent l’échelle et le réel au spectateur qui s’approche du tirage.
Que contient le livre « Organic » de Stéphane Scotto ?
« Organic » est un livre autoédité au format 30 x 40 centimètres, de 120 pages, réunissant 52 photographies aériennes prises à la verticale, sans ligne d’horizon. Chaque photo est accompagnée d’un QR code renvoyant à la vidéo du vol, filmée en ULM. Il est tiré à 1 000 exemplaires, en quatre versions de couverture, et vendu 89 euros.
Le marché du livre photo autoédité a-t-il changé ?
Oui, selon Stéphane Scotto. Il tirait autrefois ses livres à quatre ou cinq mille exemplaires ; il en imprime aujourd’hui mille, qu’il met environ trois ans à écouler. Il attribue ce recul à la consommation d’images gratuites sur les réseaux sociaux, qui a banalisé la photographie et réduit l’envie d’acheter un livre.
Où voir les photographies de Stéphane Scotto ?
Dans sa galerie de La Hume, sur le bassin d’Arcachon, où il expose ses tirages numérotés en grand format et où les visiteurs viennent spécifiquement échanger avec lui avant, éventuellement, de choisir une photo. Ses livres sont également vendus sur son site, dans cinq ou six points de vente autour du bassin et à la librairie Mollat, à Bordeaux.
