L’appareil photo qu’elle piquait à ses parents
Valentina Benigni date le début de sa pratique à cinq ans, en argentique : elle « piquait l’appareil photo » de ses parents pour comprendre comment on capture un instant. Ce qui l’attire déjà, dit-elle, c’est ce qu’un paysage ne donne pas : « Un instant, une émotion dans les yeux d’une personne, c’est plus compliqué, c’est authentique. » Elle a grandi en Italie, près de Milan, avec des parents eux-mêmes passionnés de photographie mais catégoriques : ce n’est pas un métier. Elle fait donc une école de commerce, puis une carrière internationale — onze ans en grande entreprise, cadre en conseil dans l’innovation digitale pour les banques. Entre l’école et la finance, elle passe un an en Autriche pour apprendre l’allemand.
Elle arrive en France pour suivre une histoire personnelle, sans parler un mot de français. Son ancienne entreprise lui propose un poste au Luxembourg : pendant neuf mois, elle fait les allers-retours depuis Brumath, en Alsace, avant deux années à Paris, puis Nîmes.
Un billet pour Madrid en plein confinement
Le confinement et la fin de sa relation la laissent sans raison évidente de rester en France. Plutôt que de rentrer en Italie sur un sentiment d’échec, elle décide de transformer sa passion en métier — un basculement qu’elle situe à quarante ans. Elle rejoint d’abord un collectif de photojournalisme, réalise quelques reportages, puis abandonne : ce n’est pas le type d’images qu’elle veut faire. Sa vraie matière, c’est la danse. Elle en a fait de quatre ans à presque vingt-quatre, danse classique et contemporaine, avant que des blessures aux genoux et quatre opérations ne l’obligent à arrêter. « Je connais très bien l’émotion d’être sur scène », dit-elle : photographier la danse est sa manière de la revivre autrement.
En plein confinement, le seul endroit pas trop loin où se jouent encore des spectacles est Madrid. Elle prend un avion et un billet pour un spectacle de flamenco, une danse qu’elle n’avait jamais photographiée. Les danseurs ignorent si ce sera leur dernière représentation ; ils dansent comme si c’était le cas. Ses amis espagnols regardent les images les larmes aux yeux. Dès la fin du confinement, en mai-juin 2021, elle monte sa première exposition à Nîmes, puis expose dans le programme OFF des Rencontres de la photographie d’Arles la même année.
Luz Flamenca : deux papiers, sept cahiers, deux semaines de maquette
L’idée du livre vient du public. Pendant les expositions — et notamment à Arles, où passent des centaines de personnes par jour — on lui demande sans cesse un ouvrage à emporter. En septembre 2022, elle contacte l’imprimerie Escourbiac, dans le Tarn, qui travaille des papiers beaux-arts et des encres pigmentaires, loin du livre photo imprimé en ligne. Elle annonce une sortie pour Noël ; dans l’édition, lui répond-on en substance, un jour vaut six mois. Le rétroplanning lui laisse une quinzaine de jours pour boucler la maquette. Elle exige deux papiers différents — un pour la couleur, un pour le noir et blanc —, sept cahiers alternés, une couverture mate avec le titre en brillant, et un livre cousu qui s’ouvre à plat.
En parallèle, elle mène une campagne de financement participatif, atteinte à 112 %, et fait imprimer 500 exemplaires. Le livre sort en novembre 2022 : 112 pages, 80 photographies, vendu 45 €. À l’ouverture du premier carton, filmée pour les réseaux, elle « pleure comme un gamin » — avant, perfectionnisme oblige, de repérer ce qu’elle aurait pu faire mieux.
Pose longue, clair-obscur et places assignées
Sa signature technique est la pose longue : un point parfaitement net, le reste en mouvement, pour transmettre l’énergie d’un spectacle plutôt que de l’arrêter. La contrainte est rude — pas de flash, pas de bruit d’obturateur, pas d’écran allumé, et le plus souvent une place assignée sur un banc à côté de la scène, sans droit de se lever. Elle ne connaît ni la chorégraphie ni les déplacements : sa seule façon d’anticiper est d’entrer dans le rythme de la musique, ce que vingt ans de danse lui permettent. Parmi les cinq photographies qu’elle commente, un gros plan sur les pieds et le bas d’une robe en mouvement (page 19), une danseuse presque cachée par sa robe (page 54), un dos féminin photographié depuis les coulisses (page 65), une robe verte saisie à Madrid lors de ce tout premier spectacle (page 72), et une danseuse en rotation où les perles d’une veste dessinent une diagonale (page 74).
Les photographies sélectionnées existent en tirages limités à dix exemplaires, alors que la loi en autorise jusqu’à trente, signés et numérotés. Elle vend surtout en exposition, développe une activité de photographie d’entreprise et propose désormais des œuvres d’art pour la décoration des locaux professionnels, entièrement défiscalisables selon elle, contre 20 % de TVA récupérée sur une image décorative ordinaire.
Valentina Benigni nous recommande…
- Letizia Battaglia — photographe italienne qui a documenté la mafia à Palerme, en noir et blanc. Valentina Benigni cite sa force émotionnelle et son attachement à l’instant spontané.
- Vivian Maier — nounou américaine devenue une référence de la photographie de rue, découverte après coup. Elle la présente, avec Letizia Battaglia, comme l’une des deux photographes qui l’ont le plus inspirée.
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Valentina Benigni
- Son compte Instagram
- La page du livre « Luz Flamenca »
- Les cinq photographies commentées dans l’épisode
Les références de l’épisode
- « Luz Flamenca » — son premier livre photo : 112 pages, 80 photographies, 500 exemplaires, 45 €.
- L’imprimerie Escourbiac — imprimeur installé dans le Tarn, spécialiste du beau livre, qui a réalisé l’ouvrage.
- Le Théâtre de Nîmes — l’un des lieux où elle a photographié des spectacles de flamenco.
- Le festival de flamenco de Nîmes — rendez-vous qu’elle décrit comme un festival majeur en France, organisé chaque année depuis trente-cinq ans, avec une dizaine de jours de spectacles.
- Les Rencontres de la photographie d’Arles — elle y a exposé en 2021 dans le programme OFF.
- Le théâtre flamenco de Madrid — où elle a réalisé ses toutes premières photographies de flamenco.
Au fil de l’épisode
- 00:02:01 — Qui elle est : italienne, photographe professionnelle depuis trois ans, la photo commencée à cinq ans
- 00:04:43 — Grandir en Italie, l’école de commerce et la carrière dans le conseil
- 00:08:12 — Du Luxembourg à Brumath, de Paris à Nîmes
- 00:09:24 — Le confinement et la décision de vivre de la photographie
- 00:10:24 — Le collectif de photojournalisme, puis l’abandon du reportage
- 00:11:28 — Le témoignage de Nicolas, photographe installé à Nice
- 00:15:37 — Vingt ans de danse, quatre opérations, l’arrêt forcé
- 00:16:47 — Le billet pour Madrid et les premières photos de flamenco
- 00:18:48 — La première exposition à Nîmes, puis Arles
- 00:19:56 — L’autre versant du métier : la photographie d’entreprise
- 00:22:32 — Comment naît l’idée du livre
- 00:24:21 — Le choix de l’imprimeur, des papiers et des encres pigmentaires
- 00:26:20 — La campagne de financement participatif, atteinte à 112 %
- 00:29:11 — La maquette : deux papiers, sept cahiers, une couverture mate au titre brillant
- 00:32:55 — L’editing : des milliers d’images ramenées à 80
- 00:34:58 — Les cinq photographies du livre qu’elle commente
- 00:43:29 — Choisir la couleur ou le noir et blanc
- 00:49:42 — Les tirages limités à dix exemplaires
- 00:51:19 — Le compte Instagram fermé, les menaces et la mise en demeure
- 00:54:29 — L’arrivée de la palette et l’ouverture du premier carton
- 00:55:24 — Ce qu’elle changerait dans le livre
- 00:57:56 — Les théâtres et festivals où les photographies ont été prises
- 00:59:50 — Ce que le livre a changé, en France et à l’étranger
- 01:03:33 — La photographie d’art défiscalisée pour les entreprises
- 01:08:34 — Venir à la photographie après une première vie professionnelle
- 01:14:02 — Les photographes qui l’inspirent
FAQ
Qui est Valentina Benigni ?
Valentina Benigni est une photographe italienne installée à Nîmes, spécialisée dans la photographie de danse et en particulier de flamenco. Après une école de commerce et onze ans de carrière comme cadre en conseil en innovation digitale, elle est devenue photographe professionnelle vers quarante ans, au moment du confinement. Elle est l’autrice du livre « Luz Flamenca ».
Qu’est-ce que le livre « Luz Flamenca » ?
« Luz Flamenca » est le premier livre photo de Valentina Benigni, paru en novembre 2022. Il rassemble 80 photographies de flamenco sur 112 pages, imprimées sur deux papiers beaux-arts différents — l’un pour la couleur, l’autre pour le noir et blanc — répartis en sept cahiers alternés. Tiré à 500 exemplaires, il est vendu 45 €.
Comment Valentina Benigni photographie-t-elle le flamenco ?
Elle travaille beaucoup en pose longue : un point de l’image reste parfaitement net tandis que le reste devient flou, ce qui restitue le mouvement de la danse. En spectacle, elle n’a droit ni au flash, ni au bruit d’obturateur, ni à l’écran allumé, et occupe une place assignée. Son expérience de danseuse lui permet d’anticiper les gestes en suivant le rythme.
Pourquoi une photographe italienne photographie-t-elle le flamenco ?
Le flamenco n’appartient pas à sa culture d’origine. Elle y est venue par hasard pendant le confinement : Madrid était le seul endroit accessible où des spectacles se jouaient encore. Danseuse classique et contemporaine pendant près de vingt ans, elle y a retrouvé l’émotion de la scène. Parlant italien et espagnol, elle raconte que beaucoup la croient espagnole.
Comment Valentina Benigni a-t-elle financé son premier livre photo ?
Par une campagne de financement participatif, menée en parallèle de la conception de la maquette pour montrer aux contributeurs un aperçu du rendu. L’objectif visait un montant minimum suffisant pour lancer l’impression ; la campagne a été financée à 112 %, ce qui a permis d’imprimer 500 exemplaires. Elle précise que la rentabilité passe surtout par la vente des tirages.
