Un déclic à 17 ans, dans un avion pour l’Australie
David Rouge se présente d’abord comme un « photographe voyageur », et se demande lui-même s’il n’est pas « plus voyageur que photographe ». Les deux aventures ont commencé ensemble, lors d’un premier périple de quatre mois en Australie avec son grand frère, de sept ans son aîné. C’est dans l’avion que les rôles se répartissent : son frère prendra la vidéo, lui la photo. Il raconte être rentré en annonçant à ses parents qu’il voulait devenir photographe, et les avoir vus prendre peur. Suivront un stage chez un photographe de studio et d’architecture, un autre au CHUV, le centre hospitalier universitaire vaudois, dont il ressort aussitôt, « un peu trop sensible » pour la salle d’opération, puis un apprentissage de dessinateur en bâtiment, dans la voie de son père architecte, et quatre années de compétition moto sur circuit.
Le diplôme obtenu, il arrête le métier au bout d’un an. La photo et les voyages reprennent aussitôt, et ne le lâcheront plus.
L’Afrique sans date de retour, puis le basculement vers le froid
En 2001, au retour d’une seconde année australienne, une première exposition dans une galerie de la région lausannoise, consacrée aux peuples aborigènes, installe son attirance durable pour les peuples autochtones. En 2004, il part faire du bénévolat au Cameroun pour le WWF et découvre la forêt tropicale, les éléphants de forêt et les Pygmées. Puis, en 2006, il quitte tout, travail, appartement, biens matériels, et part en voiture « sans date de retour », avec un budget de 800 euros par mois calculé pour tenir environ trois ans. Il voyage si lentement, dit-il, « au rythme d’un cycliste », en utilisant à chaque fois le maximum de la durée du visa, qu’après dix-huit mois il n’a pas parcouru la moitié du continent.
Le basculement vers le Nord se fait « en douceur » : deux mois en Islande en famille, un coup de cœur, puis la Finlande, la Norvège, la Suède, le Canada pour le harfang des neiges, et le Svalbard pour l’ours blanc.
Seul, avec 140 kilos derrière soi
Ses expéditions arctiques se font en hiver, à pied, en tirant une pulka, ce traîneau que l’on tracte derrière soi, chargée de 120 à 140 kilos de matériel photo et de bivouac. Il finance le tout par des jobs alimentaires et, depuis deux ans au moment de l’entretien, tente de vivre de la photographie : « le plus gros challenge de ma vie », dit-il. Sur place, il plante son camp et rayonne quatre ou cinq jours autour, plutôt que de monter et démonter la tente chaque matin : « Moi je fais pas un exploit sportif, je veux vivre une expérience. » Pas de wifi, pas de réseau, seulement un téléphone satellite et une balise de détresse. Il décrit le silence comme « un truc rare et précieux », et le retour vers la ville, ses motoneiges et ses gaz d’échappement, comme une déconnexion à l’envers.
Le froid impose ses règles : dix secondes les mains hors des gants, une dizaine de batteries gardées au plus près du corps, et d’anciens boîtiers conservés pour le grand froid, les plus récents étant trop gourmands en énergie.
« Fragile », un titre choisi à dessein
Le mot revient tout au long de l’entretien avant de devenir un titre. « J’aime me sentir fragile face à ce monde », dit-il, en reprochant aux humains de ne pas se considérer assez fragiles : « On a vraiment l’impression de tout dominer. » Le titre renvoie à trois fragilités superposées, celle du monde, celle des humains, celle d’une faune qui survit dans des conditions extrêmes. Il a aussi été retenu parce qu’il s’écrit de la même façon en français et en anglais, le livre étant bilingue. L’ouvrage compte 192 pages au format 30 x 24 cm, avec une couverture cartonnée sans laminage, « très fragile », assume-t-il, et un relief sur le titre que l’on sent sous les doigts. La préface est signée Sarah Marquis.
La maquette a été réalisée par David Rouge et sa femme, graphiste. Le rouge du titre, lui, est une idée de l’éditeur, qu’il a d’abord refusée avant d’y lire l’urgence, le danger, le sang.
Un livre d’Arctique sans ours polaire, et un mythe à casser
Trois expéditions au Svalbard, et pas un seul ours polaire. Plutôt que de masquer ce manque, David Rouge en a fait un chapitre : « Est-ce que tu peux faire un livre sur l’Arctique sans ours polaire ? » Une amie lui conseille d’en faire la force du livre et de raconter l’histoire. Il assume le refus du raccourci : embarquer sur un bateau pendant dix jours permet de ramener l’image que tous les passagers ramèneront, ce n’est ni le moment ni l’émotion qu’il cherche. Le même refus vaut pour l’appâtage. Parti au Canada photographier le harfang des neiges en autodidacte, il découvre sur place que des photographes attirent l’oiseau en lançant des souris, et que les rapaces de la zone y sont habitués depuis des années. « Ce n’est pas du tout le régime alimentaire naturel de l’animal », rappelle-t-il, et il tient à ce que le lecteur le sache.
La page 88 du livre montre donc des traces d’ours dans la neige, déjà anciennes. Une image qui lui plaît autant qu’elle le frustre.
David Rouge nous recommande…
- « La Terre vue du ciel » — Yann Arthus-Bertrand, qu’il cite comme « un livre incroyable », alors même qu’il reconnaît ne pas avoir de bibliothèque fournie.
- « Majestic » — Samuel Bitton, un livre sur les Alpes suisses traduit en trois langues, signé d’un photographe paysagiste dont il est proche et qu’il recommande pour un prochain épisode.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Fragile », le livre de David Rouge : 192 pages, format 30 x 24 cm, édition bilingue français-anglais, préface de Sarah Marquis.
- Sarah Marquis, aventurière suisse, autrice de la préface de « Fragile ».
- Samuel Bitton, photographe paysagiste suisse des Alpes, ami de David Rouge et sa recommandation pour un prochain épisode.
- Nicolas Hulot, dont les émissions ont nourri son goût de l’Afrique et des images de nature quand il était adolescent.
- Mike Horn, aventurier qu’il cite comme une influence dans son attirance pour les expéditions du Grand Nord.
- Jean-Marc Périgaud, guide polaire français, qui l’a conseillé avant sa première expédition en autonomie totale, dans le nord de la Suède.
- Le WWF, pour lequel il a fait du bénévolat au Cameroun en 2004.
- « Le Bénin vu du ciel », de Julien Gérard, offert à l’invité pendant l’enregistrement.
- Le CHUV, centre hospitalier universitaire vaudois, où il a effectué un stage de photographe à ses débuts.
Au fil de l’épisode
- 00:02:08 — Qui est David Rouge : « photographe voyageur », le déclic australien à 17 ans
- 00:03:31 — Le retour d’Australie, les stages, l’apprentissage de dessinateur en bâtiment
- 00:05:18 — Quatre années de compétition moto sur circuit, puis le retour à la photo
- 00:08:59 — L’exposition sur les peuples aborigènes en 2001, le Cameroun et les Pygmées en 2004
- 00:10:14 — 2006 : le départ sans date de retour, 800 euros par mois de budget
- 00:13:15 — Du chaud au froid : l’Islande, la Scandinavie, le Canada, le Svalbard
- 00:15:27 — Comment il finance ses expéditions
- 00:16:14 — Le témoignage d’un ami passionné de reptiles : la charge du rhinocéros blanc
- 00:23:15 — Le perfectionnisme, ou l’art de tout remettre en question
- 00:23:53 — Estomper les arrière-plans pour donner sa force au sujet
- 00:26:44 — Le témoignage de Thomas, aventurier polaire installé à Interlaken
- 00:33:35 — La vie de famille en Suisse et le besoin de partir seul
- 00:38:57 — Les mots de sa biographie : libre, sauvage, idiot, poli, confiant
- 00:44:14 — « Je suis fragile » : d’où vient le titre du livre
- 00:46:31 — La genèse de « Fragile », un projet longtemps repoussé
- 00:50:24 — L’editing : le tri des images par étoiles et la recherche du fil conducteur
- 00:51:51 — Pourquoi passer par un éditeur plutôt que s’auto-éditer
- 00:55:27 — Les caractéristiques du livre et la préface de Sarah Marquis
- 00:56:51 — Le renard polaire de la couverture, après des semaines d’attente
- 01:02:08 — Deux rennes face à face, le dernier jour d’expédition
- 01:05:00 — Les batteries, le panneau solaire et le grand froid
- 01:08:06 — Le bœuf musqué de Norvège et la charge qu’il a essuyée
- 01:12:07 — Des traces d’ours polaire, mais jamais l’ours
- 01:15:32 — L’ours blanc est-il dangereux ? Fusée de détresse, barrière et fusil
- 01:19:00 — Le harfang des neiges photographié au Canada
- 01:20:23 — L’appâtage des animaux, le mythe qu’il voulait casser
- 01:24:38 — Où trouver le livre, et l’édition de tête numérotée
- 01:26:37 — Les livres de sa bibliothèque
- 01:27:27 — Samuel Bitton, sa recommandation pour un prochain épisode
- 01:30:33 — Le mot de la fin : l’importance de l’entourage familial
FAQ
Qui est David Rouge ?
David Rouge est un photographe animalier et explorateur suisse, installé à la campagne non loin du lac Léman. Il a découvert la photographie et le voyage à 17 ans, lors d’un séjour de quatre mois en Australie. Autodidacte, il mène ses expéditions seul, à pied et en autonomie, de l’Afrique subsaharienne aux régions arctiques, et a publié le livre « Fragile ».
Que raconte le livre « Fragile » de David Rouge ?
« Fragile » rassemble ses images arctiques, accompagnées d’extraits du journal de bord qu’il tient en expédition et de courts poèmes écrits pour les espèces rencontrées. Le livre compte 192 pages au format 30 x 24 cm, avec une préface de Sarah Marquis, et se termine par un chapitre pratique sur la préparation d’une expédition dans le Grand Nord.
Pourquoi n’y a-t-il pas d’ours polaire dans ce livre sur l’Arctique ?
Parce que David Rouge n’en a jamais croisé : au moment de l’entretien, il compte trois expéditions au Svalbard et n’a vu que des traces dans la neige. Plutôt que d’aller chercher l’image depuis un bateau, comme il est possible de le faire, il a choisi de raconter cette absence dans le livre et d’en faire sa force.
Comment David Rouge photographie-t-il la faune en Arctique ?
Il part seul, en hiver, à pied, en tirant une pulka chargée de 120 à 140 kilos de matériel photo et de bivouac. Il installe son camp et reste quatre à cinq jours au même endroit pour rayonner autour, attendant que l’animal vienne à lui plutôt que de le poursuivre. Il ne se cache pas et cherche à déranger le moins possible.
Qu’est-ce que l’appâtage en photographie animalière ?
C’est le fait d’attirer un animal sauvage avec de la nourriture pour obtenir une image spectaculaire. David Rouge raconte l’avoir découvert au Canada, où des harfangs des neiges sont appâtés avec des souris depuis des années. Il refuse cette pratique et estime surtout que le lecteur devrait être informé quand une image a été obtenue ainsi.
Où se procurer le livre « Fragile » ?
Le livre est diffusé dans les librairies et les points de vente habituels en Suisse et en France. David Rouge invite aussi à le commander directement sur son site, où il assure un envoi postal, et propose une édition de tête numérotée présentée dans un étui. Il annonce un prix de 59 francs en Suisse et de 48 euros en France.
