De la cuisine aux archives, la photo comme seconde vie
Avant la photographie, Olivier Hannauer a été cuisinier. Il raconte avoir commencé le métier à seize ans et l’avoir pratiqué une vingtaine d’années, jusqu’à ce que des problèmes de santé — plusieurs opérations du genou — l’obligent à arrêter. Il bascule alors dans la fonction publique, aux archives départementales, avec une certitude : il lui faut « trouver une passion qui remplace une autre ». Éducateur sportif par ailleurs, il commence à photographier les enfants du club à la demande des parents, vers 2014-2015. La Ligue de foot d’Alsace lui commande ensuite des clichés, et il finit par couvrir les matchs du Racing Club de Strasbourg dans les stades de Ligue 1. C’est là, dit-il, qu’il apprend à « sortir du monde automatique » pour passer en mode manuel.
Le déclic artistique vient d’ailleurs : son beau-père lui transmet un reflex d’entrée de gamme, à l’occasion d’un premier grand voyage en Écosse avec sa femme, en voiture jusqu’à Édimbourg. « L’Écosse est tellement belle qu’on peut être nul en photo », résume-t-il. C’est pourtant là que naît son goût du paysage et de la lumière — et, selon le témoignage de son épouse, sa passion tout court.
L’agoraphobie qui l’a conduit sur les toits
Photographier Strasbourg n’a rien d’original : « on est quand même beaucoup de photographes à photographier la ville », reconnaît-il. Ce qui l’a poussé vers un territoire à lui n’est pas une stratégie mais un trouble, l’agoraphobie — une anxiété déclenchée par la foule et les espaces très fréquentés. Se retrouver face à la cathédrale en pleine journée lui est difficile. Il en fait un défi et bascule vers la photographie nocturne, où il se sent « plus serein ». En 2018, il obtient de l’Université de Strasbourg l’autorisation de monter de nuit sur une de ses tours et rapporte une image de la ville « versant New York ». Le cliché est sélectionné aux Hopl’Awards, qu’il décrit comme « les César alsaciens » des artistes, avec cinq ou six sélectionnés par catégorie chaque année. L’université, ensuite submergée de demandes identiques, ferme l’accès : « tu as été le premier photographe à monter de nuit, tu seras le dernier. »
La série « depuis les toits » démarre là et s’achève, pour le livre, sur le toit du Parlement européen — « tout un symbole ». C’est de là qu’il découvre, sans l’avoir vu à la prise de vue, le château du Haut-Kœnigsbourg en arrière-plan de la cathédrale ; il est retourné refaire le cadre trois jours plus tard, et dit avoir vu des visiteurs pleurer devant ce tirage. Le rapport de force s’est depuis inversé : ce sont les entreprises et les particuliers qui lui proposent leurs toits. Le vertige, lui, reste : invité à monter sur une grue, il a bloqué à la quatrième section, « blanc ».
Un livre, une galerie, et tout ce qui n’est pas déclencher
Le livre a demandé « beaucoup de réflexion » et un accord familial, parce que l’investissement est lourd : 1 200 exemplaires, 104 pages, imprimés à Strasbourg par choix, une graphiste pour la mise en page, un financement lancé sur Ulule. Olivier Hannauer se dit « très image et très peu texte » ; c’est sa femme qui l’a poussé à écrire les courtes présentations de lieux. Lancé officiellement un 1er septembre, le livre en est, au moment de l’entretien, à environ 650 exemplaires, dont 150 vendus pendant la seule Foire européenne de Strasbourg — un événement qu’il décrit comme le plus fréquenté de la ville, avec plus de 100 000 personnes, et où il a exposé sur neuf mètres linéaires dans le hall culturel.
Il insiste sur la part invisible du métier : « mon métier de photographe, ce n’est pas de déclencher », mais la logistique, le commercial, la comptabilité, les 250 colis Ulule préparés entre deux journées de foire. Il vend environ une centaine d’œuvres par an, dont une quinzaine partent à l’étranger — New York, le Canada, l’Australie, la Guadeloupe. Et il rappelle que la photographie l’a aussi conduit à organiser des enchères solidaires pendant le confinement : une vingtaine d’artistes mobilisés et 10 000 € réunis pour les hôpitaux universitaires de Strasbourg, avant deux autres opérations du même type.
Pour aller plus loin
- Le site officiel d’Olivier Hannauer, La Chouette Photo
- Acheter le livre « Strasbourg la nuit depuis les toits, émois »
Les références de l’épisode
- « Strasbourg la nuit depuis les toits, émois » — le livre d’Olivier Hannauer : 104 pages, 1 200 exemplaires, imprimé à Strasbourg.
- La Chouette Photo — le nom sous lequel il publie et expose son travail nocturne.
- Sa galerie — 20 rue Saint-Marc à Strasbourg, ouverte en juin 2020.
- La cathédrale de Strasbourg — « un phare dans la nuit », présente dans une grande partie de ses cadres.
- Le Parlement européen de Strasbourg — dernier toit de la série retenue pour le livre.
- Le château du Haut-Kœnigsbourg — apparu par surprise en arrière-plan d’un cliché de la cathédrale.
- Les Hopl’Awards — la cérémonie alsacienne des acteurs culturels, où l’une de ses photos a été sélectionnée.
- Le Racing Club de Strasbourg — le club dont il a photographié les matchs à ses débuts.
- Le stade de la Meinau — toit obtenu en mai 2022, après plusieurs années de démarches.
- La Foire européenne de Strasbourg — 150 exemplaires du livre y ont été vendus.
- « Sous les flocons » — sa série sur la neige en Alsace, photographiée pendant le couvre-feu, à partir de 6 heures du matin.
- Le lycée des Pontonniers — qu’il surnomme « le Poudlard alsacien ».
- Les hôpitaux universitaires de Strasbourg — bénéficiaires des premières enchères solidaires.
- La basilique de Lourdes — l’un des monuments qu’il a photographiés pour des concepteurs lumière.
- Ulule — la plateforme de financement participatif utilisée pour lancer le livre.
Au fil de l’épisode
- 00:01:39 — Vingt ans de cuisine, puis les opérations du genou et le passage aux archives départementales
- 00:02:44 — Éducateur sportif, il photographie les enfants du club : le vrai point de départ
- 00:03:09 — Des matchs du Racing Club de Strasbourg à l’apprentissage du mode manuel
- 00:04:09 — Le reflex du beau-père et le voyage en Écosse qui révèle le paysage
- 00:05:23 — Le témoignage de son épouse : les arrêts tous les trois mètres, l’émotion de la foire
- 00:09:24 — Des points de vue insolites sur Strasbourg, y compris pour un Strasbourgeois
- 00:09:49 — L’agoraphobie, et la nuit comme solution
- 00:10:19 — 2018 : la première photo depuis une tour de l’Université de Strasbourg
- 00:11:22 — La sélection aux Hopl’Awards et l’accès finalement fermé à la tour
- 00:12:24 — Naissance de la série « depuis les toits »
- 00:12:46 — Le toit du Parlement européen et la découverte du Haut-Kœnigsbourg
- 00:14:26 — Ce que sont les Hopl’Awards
- 00:15:22 — L’ouverture de la galerie en juin 2020
- 00:15:45 — Décider de faire un livre : le temps, l’argent, le doute
- 00:19:54 — Quand la notoriété ouvre les toits
- 00:21:10 — La grue, le vertige et l’échec assumé
- 00:23:38 — Les concepteurs lumière et les monuments photographiés ailleurs en France
- 00:24:12 — Photographier un monument illuminé : la question des droits
- 00:26:30 — Son rapport à la cathédrale, découverte à 18 ans
- 00:30:30 — Anecdotes de fabrication : 104 pages, quatre palettes et 120 cartons
- 00:35:23 — Le témoignage d’un confrère photographe et le projet de la Place des Halles
- 00:39:13 — Les enchères solidaires et les 10 000 € réunis pour les hôpitaux
- 00:42:09 — La Foire européenne, plus de 100 000 visiteurs
- 00:44:27 — Environ 650 exemplaires vendus au moment de l’entretien
- 00:45:56 — « Mon métier de photographe, ce n’est pas de déclencher »
- 00:47:51 — La série « Sous les flocons » et les clients à l’étranger
- 00:49:16 — Son conseil aux photographes qui hésitent à faire un livre
FAQ
Qui est Olivier Hannauer ?
Olivier Hannauer est un photographe strasbourgeois, connu sous le nom de La Chouette Photo. Cuisinier pendant une vingtaine d’années, il s’est tourné vers la photographie après des problèmes de santé. Il s’est spécialisé dans la photographie nocturne de Strasbourg prise depuis les toits de la ville, et tient sa propre galerie, 20 rue Saint-Marc.
Pourquoi Olivier Hannauer photographie-t-il Strasbourg de nuit ?
Par nécessité autant que par choix esthétique. Il explique souffrir d’agoraphobie et supporter mal la foule diurne autour de la cathédrale. La nuit lui offre le calme dont il a besoin pour travailler. Ce contournement est devenu sa signature : des points de vue nocturnes que peu de photographes exploitent à Strasbourg.
Que contient le livre « Strasbourg la nuit depuis les toits, émois » ?
Le livre rassemble la série photographique qu’Olivier Hannauer a menée depuis 2018 sur les toits de Strasbourg. Il compte 104 pages, a été tiré à 1 200 exemplaires et imprimé localement à Strasbourg. La série s’achève sur des vues prises depuis le toit du Parlement européen. De courts textes de présentation accompagnent chaque lieu.
Comment obtient-on l’autorisation de photographier depuis un toit ?
En la demandant, bâtiment par bâtiment, et en acceptant d’attendre. Olivier Hannauer raconte avoir patienté plusieurs années pour le toit du stade de la Meinau, obtenu en mai 2022. Il précise que la notoriété acquise avec son livre a facilité les accès, sans jamais tout ouvrir : les contraintes de sécurité restent déterminantes.
Faut-il une autorisation pour diffuser la photo d’un monument illuminé ?
Souvent oui, car la mise en lumière est une œuvre protégée. Olivier Hannauer cite le cas de la tour Eiffel, dont les images nocturnes nécessitent une demande auprès de la société d’éclairage. Pour la cathédrale de Strasbourg, il indique que le concepteur lumière a cédé ses droits à la ville, qui autorise largement l’usage des clichés.
