Dix ans en pépinière avant de tout quitter
Adrien Lesaffre est né en région parisienne, mais ses parents se sont installés très tôt dans le Sud-Ouest, en Ariège, où il vit toujours. Il raconte des études de paysagiste choisies « parce que j’aimais être dehors, j’aimais les plantes, j’aimais la forêt », puis dix ans passés en grande distribution, dans le végétal, en pépinière. La photographie, elle, était née bien avant : au lycée agricole, en internat, il découvre avec un camarade un laboratoire argentique qui ne servait plus, part photographier les animaux de l’exploitation au bord de la Garonne et revient tirer ses images à l’agrandisseur. « C’était souvent foireux, mais c’était très formateur. » Le déclic adulte vient un soir de septembre, dans une prairie : un cerf surgit derrière lui alors qu’il est sans appareil. Pour ses 30 ans, ses amis se cotisent et lui offrent son premier reflex numérique.
À 35 ans, il tranche : « Tu as 35 ans et il est peut-être temps de vivre ce qui t’anime le plus. » Un stage avec le photographe pyrénéen Philippe Garcia agit comme une seconde révélation. Il crée son entreprise en 2016 et garde d’abord un trois-quarts temps, le temps que l’activité démarre.
Le carnivore le plus rare d’Afrique
Un jour, le téléphone sonne. C’est Baptiste Bataille, photographe installé en Belgique rencontré par internet grâce à un ami commun : « Ça te botte d’aller en Éthiopie ? » Adrien Lesaffre n’hésite pas une seconde. Le terrain, ce sont les hauts plateaux afro-alpins du parc national des monts Bale, à plus de 4 000 mètres d’altitude, dans des conditions qu’il décrit sans fard : du camping, pas de douche, un trou pour les besoins, et un mal de montagne mémorable après une soirée trop arrosée. Le loup d’Abyssinie, ou loup d’Éthiopie, y est une espèce endémique — descendant du loup gris venu d’Eurasie par des ponts interglaciaires, il s’est retrouvé encerclé géographiquement puis a lentement divergé en un animal plus svelte, aux pattes élancées et au poitrail blanc, « un loup avec un costume de renard ». Il en reste aujourd’hui un peu moins de 550 adultes, ce qui en fait le carnivore le plus rare d’Afrique. Sa survie doit beaucoup à l’Ethiopian Wolf Conservation Programme, organisation anglaise qui l’étudie depuis 1987 : campagnes de vaccination contre la rage, transmise par les chiens des bergers, équipes locales de monitoring qui suivent chaque famille toute l’année, analyses fécales, et programmes sociaux — l’apiculture notamment — pour éviter que les troupeaux ne grignotent le territoire des loups. Une épidémie, rappelle-t-il, emporte à chaque fois près de 40 % de la population. C’est dans ce cadre qu’il vit sa plus belle observation, en 2019 : après des heures sans voir un seul loup, l’équipe repère un « gardien » couché près d’une tanière, puis la femelle dominante s’approche à vingt mètres du véhicule et fait sortir quatre louveteaux pour leur toute première émergence, après vingt jours passés dans le noir.
Le contraste avec l’Europe est net. En Slovaquie, dans le parc national de Malá Fatra, il a consacré plusieurs longues semaines d’hiver au loup gris par moins vingt degrés, marchant de nuit dans la neige et bâtissant des affûts de fortune près de carcasses gelées : il n’en a vu que l’ombre, et ne l’a le plus souvent qu’entendu hurler. Le loup gris reste selon lui « l’animal le plus difficile à saisir » en Europe, le plus imprévisible — une frustration qu’il préfère de loin au tourisme de masse, où l’on photographie un lion au milieu de dizaines de voitures.
« Ky Kebero », un livre fait à la main
Le titre signifie « loup rouge » en amharique, l’une des langues officielles du pays. Dans l’autre grande langue, l’oromo, le loup porte un nom qui veut dire « celui qui suit les chevaux » : l’animal chasse au milieu des troupeaux, dont le passage masque son empreinte vibratoire et endort la méfiance de ses proies. Le livre est né d’une conviction simple — « il faut que je fasse passer un message à propos de ce loup » — faute d’ouvrages qui le montrent. Adrien Lesaffre y a consacré une bonne année, le plus long ayant été le choix des photographies, qu’il a organisées non par chronologie mais par harmonie de tons, en travaillant sur écran étalonné et planches diapo plutôt que sur des tirages papier trop coûteux à retoucher. Les couleurs pastel sont assumées : « quand tu es là-bas, c’est comme ça ». La couverture, unie, ne porte pas de photographie mais un croquis confié à un ami graphiste. Il a fait sa maquette lui-même, en autodidacte — « un livre, c’est comme un enfant » — et choisi un papier mat, avec du grain, inspiré d’un ouvrage de Vincent Munier qui l’avait touché. Le tirage est de 500 exemplaires, sur les conseils de son imprimeur, pour un prix de 40 € dont il reverse 5 € au programme de conservation du loup d’Éthiopie. La préface est signée du chercheur Claudio Sillero, qui a consacré plus de vingt ans à l’étude de l’animal, et Baptiste Bataille y donne un témoignage.
Il ne cache pas l’échec de sa campagne de financement participatif sur Ulule, menée alors qu’il était épuisé par le maquettage. Sa leçon tient en une phrase : tout se joue avant, dans la préparation du réseau et des supports visuels, sachant qu’il faut viser 30 % de la collecte en moins de deux jours. Son mot de la fin s’adresse aux photographes : publier, « pour laisser un héritage ».
Adrien Lesaffre nous recommande…
- Un ouvrage de Vincent Munier — le photographe animalier, dont un livre l’a « beaucoup touché » : c’est le grain et la douceur de son papier mat qui ont guidé le choix du papier de « Ky Kebero ».
Pour aller plus loin
- Adrien Lesaffre, photographe animalier — son parcours
- « Ky Kebero », le livre sur le loup d’Abyssinie
- Alwild Expedition, ses voyages photo en Éthiopie
Les références de l’épisode
- « Ky Kebero », le livre d’Adrien Lesaffre — auto-édité, tiré à 500 exemplaires, vendu 40 € dont 5 € reversés à la conservation du loup d’Éthiopie.
- L’Ethiopian Wolf Conservation Programme — organisation anglaise qui étudie et protège le loup d’Éthiopie depuis 1987.
- Le parc national des monts Bale, en Éthiopie — hauts plateaux afro-alpins à plus de 4 000 mètres d’altitude.
- Baptiste Bataille — photographe installé en Belgique, à l’origine du premier voyage d’Adrien Lesaffre en Éthiopie ; il signe un témoignage dans le livre.
- Claudio Sillero — chercheur qui a consacré plus de vingt ans à l’étude du loup d’Éthiopie ; il signe la préface du livre.
- Philippe Garcia — photographe pyrénéen, dont le stage a été un déclic dans le parcours d’Adrien Lesaffre.
- Vincent Munier — photographe animalier, dont un livre a inspiré le choix du papier de « Ky Kebero ».
- Le parc national de Malá Fatra, en Slovaquie — terrain de sa tentative sur le loup gris.
- Ulule — la plateforme de sa campagne de financement participatif.
Au fil de l’épisode
- 00:01:32 — D’où il vient : la région parisienne, l’Ariège et des études de paysagiste.
- 00:02:49 — Dix ans en grande distribution, puis la décision de tout quitter à 35 ans.
- 00:06:27 — Le laboratoire argentique du lycée agricole et les premiers tirages.
- 00:09:49 — Le cerf dans la prairie, et le premier reflex numérique offert à ses 30 ans.
- 00:11:04 — Le stage avec Philippe Garcia et la création de son entreprise en 2016.
- 00:12:43 — L’appel de Baptiste Bataille et le premier départ pour l’Éthiopie.
- 00:19:06 — Pourquoi le loup d’Abyssinie est endémique : la spéciation à partir du loup gris.
- 00:20:21 — Moins de 550 adultes : le carnivore le plus rare d’Afrique.
- 00:25:22 — Le micro-endémisme éthiopien et la richesse des hauts plateaux.
- 00:30:18 — L’Ethiopian Wolf Conservation Programme : vaccination, monitoring, apiculture.
- 00:35:15 — L’année où la rage emporte 40 % des loups.
- 00:38:10 — L’émergence de quatre louveteaux à vingt mètres du véhicule.
- 00:46:14 — La Slovaquie, le loup gris et l’échec assumé.
- 00:55:14 — La fabrication du livre : une année de travail, le choix des photographies.
- 01:04:35 — La campagne de financement participatif ratée et ses leçons.
- 01:08:53 — 500 exemplaires, 40 €, 5 € reversés à la conservation.
- 01:12:28 — Ce que veut dire « Ky Kebero » en amharique et en oromo.
- 01:13:48 — Son mot de la fin : publier pour laisser une trace.
FAQ
Qui est Adrien Lesaffre ?
Adrien Lesaffre est un photographe animalier français installé en Ariège. Après des études de paysagiste et dix ans passés en grande distribution, dans le végétal, il devient photographe professionnel et crée son entreprise en 2016. Il s’est spécialisé dans le loup d’Abyssinie, en Éthiopie, auquel il a consacré le livre auto-édité « Ky Kebero ».
Qu’est-ce que le loup d’Abyssinie ?
Le loup d’Abyssinie, aussi appelé loup d’Éthiopie, est une espèce endémique des hauts plateaux éthiopiens. Descendant du loup gris arrivé d’Eurasie, il s’est retrouvé isolé puis s’est transformé en un animal plus svelte, aux pattes élancées et au poitrail blanc. Avec un peu moins de 550 adultes, c’est le carnivore le plus rare d’Afrique.
Pourquoi le loup d’Éthiopie est-il menacé ?
Sa principale menace vient des maladies transmises par les chiens des bergers, en particulier la rage : une épidémie emporte à chaque fois près de 40 % de la population. S’y ajoute la pression sur son territoire, grignoté par l’installation de troupeaux sur les hauts plateaux. L’Ethiopian Wolf Conservation Programme l’étudie et le protège depuis 1987.
Que veut dire « Ky Kebero » ?
« Ky Kebero » signifie « loup rouge » en amharique, l’une des langues officielles de l’Éthiopie. Adrien Lesaffre explique que dans l’autre grande langue du pays, l’oromo, le loup porte un nom signifiant « celui qui suit les chevaux » : l’animal chasse au milieu des troupeaux, dont le passage masque ses vibrations.
Où trouver le livre d’Adrien Lesaffre ?
« Ky Kebero » est auto-édité et tiré à 500 exemplaires. Adrien Lesaffre explique qu’il le vend principalement via son site, ainsi que sur les festivals et les expositions où il se déplace, et dans quelques librairies locales d’Ariège, notamment à Foix. Il est vendu 40 €, dont 5 € reversés à la conservation du loup d’Éthiopie.
Peut-on photographier le loup gris aussi facilement en Europe ?
Non, selon Adrien Lesaffre. Il a passé plusieurs semaines d’hiver en Slovaquie, dans le parc national de Malá Fatra, sans réussir la moindre observation : il n’a vu que des ombres et entendu des hurlements. Il considère le loup gris comme l’animal le plus difficile à saisir en photo en Europe, et le plus imprévisible.
