Deux femmes, une ville d’adoption
L’épisode est enregistré à Essaouira, chez Alice Guibert Joundi, en plein cœur de la médina historique. Sylvie Bouaidi Levrat raconte d’abord qu’elle n’est pas venue à la photographie par la voie professionnelle : elle a été fleuriste, elle a « fait beaucoup de choses », et elle vit à Essaouira depuis 2001, soit vingt et un ans au moment de l’enregistrement. Alice Guibert Joundi, originaire de Bordeaux, est installée au Maroc depuis plus de quinze ans ; elle a découvert Essaouira en 2005, avec, dit-elle, « la sensation de l’avoir déjà connu, l’avoir déjà rêvé ». Journalisme, communication, enseignement : elle a exercé plusieurs métiers avant d’animer pendant une dizaine d’années Made in Essaouira, un guide et site d’information en ligne consacré à la ville, à sa région et à ses savoir-faire, aujourd’hui mis en veille.
Toutes deux décrivent une ville qui fonctionne comme un village : on y est vite identifié, et l’information y circule par ce qu’elles appellent « Radio Médina ».
Photographier au Maroc, une question d’autorisation
Une part importante de la conversation porte sur ce qu’il est possible de photographier au Maroc. Sylvie Bouaidi Levrat explique que le droit à l’image y est strictement protégé : selon elle, un bâtiment doit avoir plus de soixante-dix ans pour être publié dans un livre, faute de quoi l’accord du propriétaire est requis. Alice Guibert Joundi ajoute une lecture plus intime du refus d’être photographié : « ils ont conscience que photographier, c’est aussi prendre un peu de son identité. » Toutes deux relient cette méfiance à l’essor du tourisme, amplifié depuis que chaque visiteur photographie avec son téléphone.
Elles rappellent qu’un travail de portrait reste possible dans un cadre négocié : Alice Guibert Joundi cite une opération conduite à Essaouira dans l’entourage du photographe JR, dont les portraits d’anonymes ont ensuite été affichés dans les rues et où les habitants se sont reconnus. Julien Gérard, de son côté, raconte les contrôles de douane à l’arrivée avec deux boîtiers et trois micros, et l’abandon d’un projet de survol du Maroc au drone, faute d’autorisations.
Un livre né d’une conversation, en janvier 2021
L’idée vient de Sylvie Bouaidi Levrat, qui pense immédiatement à Alice Guibert Joundi : « c’est une aventure à faire à deux. » Les deux femmes se connaissent depuis des années — leurs fils se sont croisés enfants — et Alice Guibert Joundi relayait déjà les séries photographiques de Sylvie sur son média. Le contact se noue en janvier 2021, au sortir d’une période de crise sanitaire décrite comme brutale pour Essaouira, quand toutes deux ressentent, disent-elles, un besoin créatif fort et disposent d’un peu de temps.
Le principe du livre se fixe vite : ni carte postale, ni guide touristique. Elles cherchent « ce qui constitue notre quotidien, la vie d’Essaouira », y compris ce que personne ne photographie — le quartier industriel qui se délite, l’usine de sardines, le port et ses anciens greniers à pêcheurs, la campagne alentour. Un travail nourri par la conviction qu’une partie de ces lieux va disparaître.
Des textes pensés comme des entractes
Alice Guibert Joundi signe les textes et refuse d’emblée le registre documentaire qu’elle a pratiqué dix ans sur la ville : « je ne veux pas raconter la ville, je veux la raconter autrement. » Le livre compte une dizaine de textes seulement, une page chacun, conçus comme des temps de pause dans le cheminement des images — des entractes, d’où le titre. Elle insiste : il ne s’agit jamais de commenter les photographies, mais de mettre « des mots sur ce que nous disent les photos ».
Le livre est finalement organisé en trois chapitres, chapitrage arrêté tardivement, auxquels correspondent trois couleurs : le bleu de l’océan, l’ocre des murailles de la ville et la couleur des terres. La couverture, seule pièce confiée à quelqu’un d’autre, est signée Laetitia Lazerges : très graphique, sans photographie, avec le titre inscrit en trois parties — un parti pris qui a failli faire passer Julien Gérard à côté du projet lorsqu’il cherchait des livres photo sur les plateformes de financement participatif.
Tout apprendre, du CMJN au papier recyclé
Les deux autrices fabriquent l’objet elles-mêmes. Alice Guibert Joundi apprend la mise en page sur le tas, avec des logiciels abordables conseillés par son entourage et des tutoriels en ligne ; Sylvie Bouaidi Levrat, qui se dit « un peu handicapée de l’ordinateur », se forme seule à la conversion colorimétrique des images. Elle explique la contrainte : un appareil numérique produit des fichiers en rouge, vert et bleu, alors que l’impression offset exige du cyan, magenta, jaune et noir — une conversion délicate, où les rouges peuvent virer au rose et les verts devenir fluo.
Le choix du papier recyclé, décidé pour son grain un peu gris et pour des raisons environnementales, complique encore l’impression : le papier boit l’encre, et l’imprimeur prévient d’emblée qu’il faudra des photographies très claires et très contrastées. La pénurie de papier de l’époque conduit finalement à un grammage de 150 grammes là où 120 était l’idéal. Le livre est imprimé et relié au Maroc, chez le même imprimeur.
Pour aller plus loin
- Le compte Instagram de Sylvie Bouaidi Levrat
- Le compte Instagram du livre, @essaouira.book
- Made in Essaouira, le média en ligne d’Alice Guibert Joundi
- Commander le livre « Essaouira entre actes » par email
Les références de l’épisode
- « Essaouira entre actes » — le livre photo de Sylvie Bouaidi Levrat (photographies) et Alice Guibert Joundi (textes), qui rassemble plus de 200 photographies en couleur et en noir et blanc.
- Made in Essaouira — le guide et site d’information en ligne consacré à Essaouira, animé pendant une dizaine d’années par Alice Guibert Joundi.
- Laetitia Lazerges — créatrice et communicante, autrice de la couverture du livre.
- Ulule — la plateforme de financement participatif sur laquelle la campagne a été menée.
- KissKissBankBank — autre plateforme de financement participatif, citée par Julien Gérard parmi celles qu’il consulte pour repérer des livres photo.
- Les Nuits photographiques — le festival de Pierrevert et son pendant à Essaouira, où Sylvie Bouaidi Levrat a rencontré le photographe qui l’a encouragée.
- Parole Indigo — le festival organisé à Essaouira avec l’Institut français, en cours au moment de l’enregistrement.
- JR — le photographe dont Alice Guibert Joundi rappelle qu’une campagne de portraits d’anonymes a été affichée dans les rues d’Essaouira.
- La Bibliothèque nationale du Maroc — où le livre a fait l’objet d’un dépôt légal.
- « SOUFFLE, le Bénin vu du ciel » — le livre de Julien Gérard, évoqué à propos d’un projet de survol du Maroc au drone resté sans suite.
Au fil de l’épisode
- 00:01:11 — Sylvie Bouaidi Levrat se présente : fleuriste avant la photographie, installée à Essaouira depuis 2001
- 00:03:06 — Alice Guibert Joundi, sa rencontre avec Essaouira en 2005 et le média Made in Essaouira
- 00:06:22 — vivre dans la médina ou en dehors : ce que cela change au quotidien
- 00:10:14 — dix ans à faire vivre un guide en ligne sur la ville
- 00:13:06 — les débuts en photographie de Sylvie Bouaidi Levrat, de l’argentique à la vie de famille marocaine
- 00:14:34 — comment la photographie est perçue au Maroc
- 00:15:36 — droit à l’image, bâtiments et prudence éditoriale
- 00:18:44 — mise en scène, légitimité et portraits d’anonymes affichés dans les rues d’Essaouira
- 00:25:46 — matériel photo, douane et autorisations de drone au Maroc
- 00:30:06 — comment est née l’idée du livre
- 00:36:22 — janvier 2021 : le contexte dans lequel le projet démarre
- 00:41:41 — le fil conducteur : surtout pas la carte postale
- 00:47:28 — les textes conçus comme des entractes
- 00:51:00 — photographier le port et le quartier industriel avant leur disparition
- 00:54:57 — qui achète le livre, et pourquoi la reconnaissance d’un lieu compte
- 00:58:14 — pourquoi le choix du financement participatif
- 01:04:50 — 108 contributeurs, tous cités dans le livre
- 01:11:06 — la couverture confiée à Laetitia Lazerges et les trois chapitres
- 01:18:48 — la conversion des images pour l’impression offset
- 01:20:23 — le papier recyclé et ses contraintes
- 01:24:05 — frontières fermées : deux mois de retard sur les expéditions
- 01:29:32 — où trouver le livre
FAQ
Qu’est-ce que le livre « Essaouira entre actes » ?
C’est un livre photo autoédité consacré à Essaouira, au Maroc. Il rassemble plus de 200 photographies en couleur et en noir et blanc de Sylvie Bouaidi Levrat, accompagnées d’une dizaine de textes d’Alice Guibert Joundi. Organisé en trois chapitres — l’océan, la ville, les terres —, il montre la médina, les nouveaux quartiers et la campagne environnante, en évitant volontairement l’imagerie touristique.
Qui sont Sylvie Bouaidi Levrat et Alice Guibert Joundi ?
Sylvie Bouaidi Levrat est la photographe du livre. Installée à Essaouira depuis 2001, elle a exercé d’autres métiers, dont fleuriste, et présente ce livre comme son premier vrai travail photographique. Alice Guibert Joundi, originaire de Bordeaux et installée au Maroc depuis plus de quinze ans, en a écrit les textes et réalisé la maquette ; elle a animé pendant une dizaine d’années le média en ligne Made in Essaouira.
Comment le livre « Essaouira entre actes » a-t-il été financé ?
Par une campagne de financement participatif lancée sur Ulule en septembre 2021, une fois la maquette et la couverture terminées. La campagne a duré deux mois, dépassé son objectif et réuni 108 contributeurs, tous cités dans l’ouvrage. Les deux autrices expliquent avoir choisi cette voie pour rester libres de tous leurs choix éditoriaux, plutôt que de passer par une maison d’édition ou un mécène.
Pourquoi est-il difficile de photographier des personnes au Maroc ?
Sylvie Bouaidi Levrat rappelle que le droit à l’image y est strictement protégé et qu’une photographie de personne reconnaissable est difficilement publiable sans accord. Alice Guibert Joundi ajoute une dimension culturelle : beaucoup ressentent la prise de vue non consentie comme un vol d’une part d’eux-mêmes. Toutes deux relient cette réticence à l’essor du tourisme et à la généralisation des photographies prises au téléphone.
Quel papier et quelle impression ont été choisis pour le livre ?
Un papier recyclé, retenu pour son grain légèrement gris, en accord avec la ville, et pour son moindre impact environnemental. Ce papier boit l’encre : l’imprimeur a prévenu qu’il fallait des images très claires et très contrastées. Une pénurie de papier a conduit à retenir un grammage de 150 grammes au lieu des 120 grammes visés. Le livre est imprimé en offset et relié au Maroc.
Où peut-on se procurer « Essaouira entre actes » ?
Le livre est vendu dans plusieurs boutiques et librairies d’Essaouira, ainsi qu’en d’autres points de vente au Maroc, dont la liste peut être demandée aux autrices via le compte Instagram du livre. Pour l’Europe, des expéditions à l’unité sont possibles depuis la France et depuis la Suisse. Le livre a par ailleurs fait l’objet d’un dépôt légal à la Bibliothèque nationale du Maroc.
