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Eric Bouvet, 40 ans de photojournalisme sur tous les fronts

Pendant quarante ans, Eric Bouvet a photographié les grands soubresauts du monde, du mur de Berlin à la libération de Nelson Mandela, des veuves du génocide rwandais aux commandos russes en Tchétchénie. Invité de Photo Storia, il raconte les moments où le reportage bascule, sa façon de canaliser la peur et son refus tenace d'être rangé dans la case « photographe de guerre ». Un entretien où l'anecdote côtoie la réflexion sur le métier, jusqu'à ses livres photo faits en toute liberté, le plus souvent en auto-édition.

Eric Bouvet, 40 ans de photojournalisme au plus près de l'Histoire

Du bar de l’armée à la porte de l’Élysée

Né en 1961, Eric Bouvet raconte des débuts placés sous le signe du hasard et du culot. Recalé au bac alors qu’il se rêvait directeur artistique, il part au service militaire au tournant des années 1980 et se retrouve barman au fort d’Ivry, où il croise un photographe qui deviendra un ami de longue date. C’est en « faisant le mur » de son bar pour couvrir l’arrivée de François Mitterrand à l’Élysée, un boîtier autour du cou et un 50 mm à la main, qu’il se glisse parmi les grands reporters qui le font rêver, de Raymond Depardon à Gilles Caron. Le déclic est là. Pour financer ses photos, il enchaîne les petits boulots — barman, charbonnier, steward, Club Med — et accumule des anecdotes d’une époque révolue : un avion de ligne « détourné » pour 200 dollars afin de suivre la tournée africaine de Kadhafi vers 1985-1986, une nuit en cellule, ou cette course éperdue devant un avion sur le tarmac de Roissy.

« Quand on est jeune, on a du culot et puis on y croit », résume-t-il à propos de ces histoires « qui n’ont plus aucune chance d’arriver aujourd’hui ».

Au plus près des basculements de l’Histoire

Le photographe revient sur les événements qui l’ont porté et parfois dépassé. Il évoque Nelson Mandela à sa sortie de prison, quand une dizaine de journalistes pénètrent chez lui et que l’homme leur tend la main. Il raconte surtout la chute du mur de Berlin comme « une catastrophe professionnelle » : né la même année que le Mur, biberonné à la guerre froide, il est pourtant sur place la nuit de novembre 1989, sans en rapporter l’image symbole. De retour en trombe par la porte de Brandebourg après un dîner avec des confrères de l’agence Gamma, il se dit peut-être « le premier type à passer libre » d’est en ouest. Le photographe David Burnett lui offrira plus tard cette consolation : « on a tous été mauvais, Eric […] parce que l’événement était trop gros pour nous ». Le danger, lui, ne l’a jamais quitté : cloué au sol des heures durant à Maïdan, en Ukraine, sous le feu d’un sniper — une balle à trente centimètres de la tête — ou plongé de nuit auprès des commandos russes en Tchétchénie. Sa règle : canaliser la trouille, « surtout pas la laisser monter au cerveau ».

Il refuse pourtant le rôle de héros : « on est vraiment juste des témoins des faits historiques », insiste-t-il, jamais des acteurs.

Des livres faits là où on ne l’attend pas

La seconde moitié de l’entretien est consacrée à ses livres. Son premier ouvrage, sur les veuves du génocide du Rwanda, est aujourd’hui épuisé. Suivent « La dernière mine », publié chez La Martinière, pour lequel il descend dans la dernière mine de charbon de France, en Lorraine, en 2004, puis « Jusqu’au bout », récit auto-édité de son immersion auprès des commandos russes en Tchétchénie en 1995. Frustré par des photos prises de nuit en diapositive, il choisit l’écrit, avant que le texte ne devienne une pièce de théâtre : « spectacle vivant plus fort que la lecture […], plus fort que la photo ». Il évoque aussi un livre suisse suivant un orchestre qui ressuscite une œuvre de Camille Saint-Saëns, et le journal de ses 40 ans, auto-édité sur une idée de sa fille Cerise, présenté au festival Visa pour l’Image à Perpignan. Un fil rouge traverse tout : le refus des étiquettes. « Un truc qui m’horripile, c’est les cases », dit celui qui a aussi photographié la « Rainbow Family », les Jeux olympiques ou les ours polaires du Canada.

« La photo, c’est un vrai métier de chien », rappelle-t-il, avant d’annoncer deux livres à venir : « Hexagone », sur les Français, mené avec Yann Morvan, et « Chroniques ».

Les livres évoqués dans l’épisode

  • Son premier livre, consacré aux veuves du génocide du Rwanda (aujourd’hui épuisé).
  • « La dernière mine » (La Martinière), sur la dernière mine de charbon de France, en Lorraine.
  • « Jusqu’au bout », récit auto-édité sur les commandos russes en Tchétchénie (1995), adapté au théâtre.
  • Un livre de commande suisse suivant un orchestre qui rejoue une œuvre de Camille Saint-Saëns.
  • Le journal de ses 40 ans de carrière, auto-édité.
  • À venir : « Hexagone » (les Français, avec Yann Morvan) et « Chroniques ».

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Nelson Mandela et Winnie Mandela, à la sortie de prison du dirigeant sud-africain.
  • François Mitterrand et Valéry Giscard d’Estaing, photographiés dans la cour de l’Élysée.
  • Le pape Jean-Paul II et ses voyages, qui faisaient rêver le jeune photographe.
  • Les grands aînés du photojournalisme, Raymond Depardon et Gilles Caron.
  • Le photographe américain David Burnett, croisé au sujet du mur de Berlin.
  • Les agences photo Gamma, Sygma et Sipa.
  • Une œuvre de Camille Saint-Saëns, rejouée par un orchestre après plus d’un siècle.
  • Richard Avedon, référence pour la série de portraits des musiciens.
  • La fondation Helmut Newton à Berlin, à l’origine de l’idée du journal.
  • Yann Morvan, coauteur du projet à venir sur les Français.
  • Le magazine Réponse Photo, où il a longtemps tenu une chronique.
  • Le festival Visa pour l’Image, à Perpignan.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:55 — Générique et dévoilement de l’invité, Eric Bouvet.
  • 00:03:46 — Le service militaire, le bar du fort d’Ivry et la première photo à l’Élysée.
  • 00:07:18 — Le déclic parmi les grands reporters et les petits boulots des débuts.
  • 00:09:57 — L’avion « détourné » pour 200 dollars et la tournée africaine de Kadhafi.
  • 00:12:24 — La course devant un avion sur le tarmac de Roissy.
  • 00:15:20 — Garder son calme sous le feu : l’Ukraine, la Tchétchénie et la peur.
  • 00:18:19 — Nelson Mandela à sa sortie de prison.
  • 00:19:50 — La chute du mur de Berlin, « l’événement trop gros pour nous ».
  • 00:27:24 — Témoin de l’Histoire, jamais acteur.
  • 00:29:42 — Les premiers livres : les veuves du Rwanda et la dernière mine de charbon.
  • 00:33:14 — « Jusqu’au bout » : les commandos russes en Tchétchénie, du livre au théâtre.
  • 00:38:15 — Le livre sur l’orchestre et l’œuvre de Camille Saint-Saëns.
  • 00:42:50 — Le journal des 40 ans et le succès de Visa pour l’Image.
  • 00:43:14 — Refuser les cases : de la « Rainbow Family » aux ours polaires.
  • 00:53:08 — Les prochains livres, « Hexagone » et « Chroniques ».

FAQ

Qui est Eric Bouvet ?

Eric Bouvet est un photojournaliste français à la carrière de quarante ans, débutée au début des années 1980. Ancien photographe de l’agence Gamma passé indépendant, il a couvert de nombreux conflits et grands événements tout en menant un travail d’auteur. Il édite aussi ses propres livres photo, le plus souvent en auto-édition.

Quels grands événements Eric Bouvet a-t-il couverts ?

Dans l’épisode, Eric Bouvet évoque la chute du mur de Berlin, la libération de Nelson Mandela, le génocide du Rwanda, les commandos russes en Tchétchénie en 1995 et les tirs de snipers sur la place Maïdan, en Ukraine. Il mentionne aussi la tournée africaine de Kadhafi, l’Afghanistan et les Jeux olympiques.

Que raconte le livre « Jusqu’au bout » ?

« Jusqu’au bout » est un livre en auto-édition dans lequel Eric Bouvet raconte, texte à l’appui, les journées passées en 1995 auprès de commandos russes en Tchétchénie. Frustré par ses photos prises de nuit en diapositive, il choisit l’écrit pour restituer l’expérience. Le récit a ensuite été adapté au théâtre.

Pourquoi Eric Bouvet publie-t-il ses livres en auto-édition ?

Eric Bouvet explique s’auto-éditer pour garder la liberté de faire des livres différents, là où on ne l’attend pas, plutôt que des « best of ». L’auto-édition lui permet aussi de vendre directement ses ouvrages et d’en vivre : il dit avoir écoulé un millier d’exemplaires du journal de ses 40 ans, souvent à la main.

Pourquoi refuse-t-il l’étiquette de « photographe de guerre » ?

Eric Bouvet dit que les cases l’horripilent. Il rappelle avoir aussi photographié les Jeux olympiques, les ours polaires au Canada, des séries d’auteur ou du corporate. Se laisser enfermer dans « photographe de guerre » reviendrait, selon lui, à ignorer la diversité d’un travail qu’il a toujours voulu libre et varié.

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