Imprimeur ? Plutôt passeur de livres
John Briens s’est formé aux industries graphiques à l’École Estienne, à Paris, avant de rejoindre Escourbiac, imprimerie fondée voici un demi-siècle et entièrement dédiée à l’art et à la photographie. Il raconte que la maison, une cinquantaine de personnes, doit son savoir-faire à la passion de son fondateur pour la photographie, et qu’il y est entré grâce à une rencontre avec Alain Escourbiac. Son métier, dit-il, déborde très vite celui d’imprimeur : « on est des facilitateurs ». Avant la technique vient l’écoute, pour saisir « le souhait, parfois difficilement formulé par l’artiste » et viser, même sur un projet modeste, une vraie adéquation entre le fond et la forme. Il confie « vivre par procuration les passions des autres », passant d’un livre sur la montagne de Mario Colonel à un reportage de Sandra Chenu Godefroy sur les soignants d’un hôpital militaire pendant le Covid.
Derrière chaque livre, insiste-t-il, il y a d’abord une rencontre humaine, puis un long cheminement.
L’editing, la chromie et la chasse aux fausses notes
Pour John Briens, un livre « ce n’est pas un album de famille » : c’est un récit, et tout commence par l’editing, ce tri parfois douloureux où il faut renoncer à une belle image qui n’a « rien à faire là ». Il cite un ami éditeur : « il suffit d’une mauvaise photo dans un livre pour flinguer un livre. » Il évoque le long compagnonnage autour de Pongo, le livre de Maxime Aliaga sur les orangs-outans, mûri pendant des années. Vient ensuite la chromie — la préparation des images — qu’Escourbiac travaille en bichromie ou trichromie plutôt qu’en simple encre noire : « une image que tu perçois en noir et blanc, elle va être composée de deux noirs et un gris », parfois rehaussée d’un argent métallique pour retrouver le grain de l’argentique. La maison a aussi intégré la correction typographique et l’accompagnement au financement participatif. John Briens compare volontiers un livre à « une belle partition de musique », où le moindre « coup de cymbale » déplacé s’entend aussitôt.
Il garde en mémoire ces lecteurs venus de province au Salon de la Photo qui, après des heures de queue, disent d’abord « merci » au photographe.
Quand le papier, la reliure et le coffret épousent le sujet
La technique, chez lui, reste « au service de l’objet ». John Briens raconte le livre Parias de Yegan Mazandarani, consacré aux civils du Donbass : des images argentiques numérisées, un noir et blanc dense, un petit format et un papier Fedrigoni choisi pour sa proximité avec les tirages d’art — un travail salué, rappelle-t-il, par un prix. Il balaie l’idée d’un « beau papier » dans l’absolu, citant un grand éditeur allemand entendu sur Arte : « il n’y a pas de beau papier », seulement celui qui sert l’émotion. Il détaille des choix rares : la reliure 180 degrés, qui ouvre le livre parfaitement à plat, le marquage à chaud irisé, ou encore, pour le livre Formula Helmet édité par Lionel Lucas chez Red Runner et mis en forme par le graphiste Bruno Bayol, un coffret qui se ferme avec une authentique jugulaire de casque de Formule 1. Derrière tout cela, une longue chaîne graphique — deviseurs-fabricants, épreuves couleur, presse offset de trente mètres — et une conviction : « il y a un avant et un après le livre » pour un photographe.
Reste la réalité très concrète du volume : mille livres, rappelle-t-il en riant, c’est près d’une tonne à stocker et à monter, parfois, jusqu’au troisième étage.
Pour aller plus loin
- Escourbiac, l’imprimeur — le site de l’imprimerie
- La page auto-édition d’Escourbiac
- John Briens sur LinkedIn
Les références de l’épisode
- École Estienne, à Paris — formation aux industries graphiques
- Escourbiac, l’imprimeur — maison familiale fondée par Michel Escourbiac, spécialiste du beau livre d’art et de photographie
- Maxime Aliaga — « Pongo, à la rencontre des orangs-outans »
- Yegan Mazandarani — « Parias, carnet en RPD » (front du Donbass)
- Mario Colonel — photographe de montagne à Chamonix
- Sandra Chenu Godefroy — « Covid19, ce que veut dire être soignant »
- Sylvain Sester — « La vie est belle »
- Lionel Lucas et Bruno Bayol — « Formula Helmet » (éditions Red Runner)
- Fabrice Guérin — photographe animalier et sous-marin
- Fedrigoni — papetier (papier Symbol Tatami)
- Le Salon de la Photo, Porte de Versailles
- Le prix HiP (Histoires Photographiques)
Au fil de l’épisode
- 00:01:09 — Le parcours de John Briens : l’École Estienne, puis l’entrée chez Escourbiac
- 00:02:12 — « On est des facilitateurs » : l’imprimeur au service de l’artiste
- 00:03:36 — Les projets qui l’ont marqué, de Mario Colonel à Sandra Chenu Godefroy
- 00:06:29 — Le livre comme une partition de musique
- 00:08:34 — Pongo, de Maxime Aliaga, et l’importance de l’editing
- 00:12:34 — La chromie : bichromie et trichromie pour un noir et blanc juste
- 00:13:49 — La correction typographique intégrée au savoir-faire
- 00:15:04 — Accompagner le financement participatif
- 00:20:25 — Sylvain Sester et « La vie est belle », né du confinement
- 00:21:17 — Yegan Mazandarani, « Parias » et le front du Donbass
- 00:24:10 — Lionel Lucas, les éditions Red Runner et « Formula Helmet »
- 00:27:50 — Le choix du papier, au plus près du tirage d’art
- 00:33:25 — La reliure 180 degrés, pour lire une photo à plat
- 00:38:11 — Le coffret de Formule 1 fermé par une jugulaire de casque
- 00:45:12 — La chaîne graphique et la presse offset de trente mètres
- 00:55:18 — Bien calibrer son tirage pour ne pas crouler sous les invendus
FAQ
Qui est John Briens ?
John Briens est conseiller en édition et impression chez Escourbiac, imprimerie française spécialisée dans le beau livre d’art et de photographie. Formé aux industries graphiques à l’École Estienne, il accompagne les photographes dans la fabrication de leur livre, de l’editing des images au choix du papier, et se définit avant tout comme un facilitateur au service de l’artiste.
Qu’est-ce que l’imprimerie Escourbiac ?
Escourbiac est une imprimerie familiale française, fondée voici une cinquantaine d’années et dédiée à l’art et à la photographie. Forte d’une cinquantaine de collaborateurs, elle imprime de nombreux livres photo auto-édités et propose un accompagnement complet : editing, chromie, correction typographique, choix des papiers, reliure, financement participatif, stockage et expédition.
Pourquoi faire un livre photo en auto-édition ?
Selon John Briens, l’auto-édition est devenue une seconde voie légitime, qualitative et rémunératrice pour les photographes qui n’accèdent pas à l’édition classique. Le livre change le regard porté sur l’auteur : « il y a un avant et un après ». Bien accompagné, un premier livre auto-édité peut trouver son public et être salué par la presse.
Qu’est-ce que la bichromie et la trichromie en impression photo ?
Pour restituer un noir et blanc avec justesse, Escourbiac n’imprime pas seulement à l’encre noire. En bichromie ou trichromie, une image perçue en noir et blanc est composée de plusieurs noirs et gris, parfois rehaussés d’un argent métallique qui rappelle les sels d’argent de l’argentique. Résultat : une calibration identique de la première à la dernière page.
Qu’est-ce que la reliure 180 degrés ?
La reliure 180 degrés remplace le fil de couture par une colle très souple, ce qui permet au livre de s’ouvrir parfaitement à plat. On peut alors lire une photographie sur une double page sans rupture au centre, avec un raccord parfait entre les pages de gauche et de droite. Plus coûteuse, elle se réserve aux projets qui la justifient.
Combien d’exemplaires imprimer pour un livre photo ?
John Briens conseille de ne jamais surestimer son tirage. Passer de 100 à 200 exemplaires coûte peu, mais réimprimer coûte cher, et des cartons invendus finissent à la cave. Un livre bien conçu se vend sur deux à trois ans : mieux vaut un tirage modeste, quitte à retirer, que mille livres impossibles à stocker.
