De Nice au Niger, un arrêt qui a duré cinquante-quatre ans
Entré à treize ans en apprentissage chez un maître photographe à Nice, où il passe son C.A.P. avant un brevet de compagnonnage et l’École de photographie de Paris-Vaugirard, Maurice Ascani devient jeune reporter pour l’agence United Press International. À dix-huit ans, gagné par l’esprit des années hippies, il rêve de rallier Katmandou en combi Volkswagen. Son père le détourne vers l’Afrique : « va découvrir le Sahara, va découvrir les Touaregs ». Il vise alors le Malawi, tout jeune État dont aucune carte ne parle à la fin des années 1960. Une panne de moteur dans le Sahara l’arrête au Niger. Il y rencontre Louis Henri Morin, premier pharmacien de Niamey — qui avait ouvert la première pharmacie du pays en 1954 et tenait un atelier de photographie —, commence à travailler avec lui, et ne repartira jamais.
Le jour de l’entretien, le 21 mai 2022, il en est à sa cinquante-quatrième année au Niger. « Je ne vis que de la photographie, exclusivement de la photographie depuis soixante ans », résume-t-il.
Le Ténéré, l’Aïr et la mémoire d’une faune décimée
Pendant des décennies, Maurice Ascani sillonne le Niger « à pied, à cheval, à dos de dromadaire », faisant le plein de sa voiture pour partir trois semaines sans contrainte. Il raconte avoir appris auprès des autochtones à lire les traces et le sable pour s’orienter dans le désert « sans boussole, sans GPS », un savoir-faire qui se perd. Il décrit un pays qu’il juge majestueux, mais dont la faune a été laminée : les autruches et la gazelle Dorcas ont disparu du massif de l’Aïr, le mouflon à manchettes ne survit que par endroits, et il dit avoir reçu début 2022 des images de Toyota venues de Libye chargées de dizaines de carcasses de gazelles. Il impute ce massacre à la modernisation des véhicules, aux recherches minière et pétrolière et au braconnage, tandis que le parc national du W serait livré aux braconniers et aux groupes djihadistes.
Il consacre aussi un long moment aux traditions peules de la Cure Salée, ce grand rassemblement où les familles, réunies après la transhumance autour des pâturages salés, dansent, chantent à plusieurs voix et où les hommes, vêtus de blanc et parés de plumes d’autruche, rivalisent de mimiques du visage. Une fête « exceptionnelle », dit-il, mais devenue très politique — comme le festival de l’Aïr ou les fêtes tournantes du 18 décembre.
Des livres autoédités pour sauver la mémoire visuelle du Niger
Tous ses livres, insiste-t-il, sont en autoédition. « Niamey à 360 degrés » (2010), tiré à cent exemplaires aussitôt épuisés, est né d’un partenariat inédit avec l’armée de l’air nigérienne : il a d’abord accompagné les pilotes à la découverte de leur propre pays, avant d’échanger cinquante heures de vol à bord d’appareils légers contre un portfolio réalisé pour eux, mêlant vieilles archives aériennes et vues récentes pour comparer les quartiers de Niamey entre 1970 et 2009. « Majestueux Niger », sorti des presses en août 2019, déroule sur 176 pages et plus de 300 photographies l’ensemble du pays, du plateau du Jaddo au fleuve Niger et à ses derniers hippopotames. Son dernier ouvrage, « Majestueuse Casamance », imprimé à Dakar et vendu à partir de décembre 2021, prolonge un lien avec la culture diola qu’il entretient depuis 1978.
Derrière les livres, une inquiétude le tenaille : que deviendront ses cinquante-quatre années de diapositives argentiques ? Faute de programme de conservation au Niger, il dit se tourner vers la Bibliothèque nationale de France pour léguer et sauvegarder cette mémoire visuelle avant qu’elle ne se perde.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- « Majestueux Niger » — livre de Maurice Ascani (2019), 176 pages et plus de 300 photographies couvrant tout le pays.
- « Niamey à 360 degrés » — livre de photographies aériennes de Maurice Ascani (2010), réalisé avec l’armée de l’air nigérienne.
- « Majestueuse Casamance » — dernier livre de Maurice Ascani, imprimé à Dakar (2021).
- « Sahara Planète bleue » — ouvrage collectif de photographes auquel il a participé.
- « Côte d’Ivoire, terre de contrastes » — livre auquel il a contribué (années 1990).
- Louis Henri Morin — premier pharmacien de Niamey, qui y ouvre la première pharmacie du Niger en 1954.
- Association SOS Faune du Niger — créée par Maurice Ascani en 2003 pour sensibiliser à la sauvegarde de la faune.
- Crash du DC-10 d’UTA dans le désert du Ténéré, en septembre 1989, dont il fut le premier photographe.
- Centre culturel franco-nigérien Jean Rouch, à Niamey, où il a exposé.
- Bibliothèque nationale de France (BnF) — dépôt légal et conservation de ses ouvrages.
Au fil de l’épisode
- 00:25 — Présentation de Maurice Ascani et de son parcours
- 02:38 — Pourquoi rester cinquante-quatre ans au Niger
- 03:53 — De Nice à l’Afrique : l’apprentissage et le rêve de Katmandou
- 05:46 — La traversée du Sahara et l’arrêt forcé au Niger
- 06:23 — Louis Henri Morin et le campement touristique de l’Aïr
- 07:25 — Vivre exclusivement de la photographie à travers l’Afrique
- 10:09 — Se diriger dans le désert en lisant le sable
- 11:43 — Le déclin de la faune du Niger
- 12:36 — Braconnage et massacres de gazelles
- 14:29 — Premier photographe sur le crash du DC-10 d’UTA (1989)
- 16:23 — La Cure Salée et les traditions peules
- 21:14 — Le festival de l’Aïr et les fêtes du 18 décembre
- 23:59 — « Niamey à 360 degrés » et les vols avec l’armée de l’air
- 29:17 — « Majestueux Niger », du Jaddo au fleuve
- 31:28 — « Majestueuse Casamance » et la culture diola
- 34:52 — Sauver cinquante-quatre ans d’archives
- 40:19 — Un dernier mot sur l’Afrique
FAQ
Qui est Maurice Ascani ?
Maurice Ascani est un photographe documentaire français installé au Niger depuis 1968. Formé à Nice puis à Paris, ancien reporter de l’agence United Press International, il a consacré plus de cinquante ans à photographier le Niger — ses paysages, ses peuples et sa faune — et a publié plusieurs livres de photographies en autoédition.
Comment Maurice Ascani est-il arrivé au Niger ?
À dix-huit ans, il quitte Nice en combi Volkswagen avec deux amis pour rejoindre le Malawi, sur les conseils de son père qui l’a détourné de Katmandou. Une panne de moteur lors de la traversée du Sahara les immobilise au Niger. Il y rencontre le pharmacien Louis Henri Morin, commence à travailler avec lui et s’y installe définitivement.
Quels livres de photographie Maurice Ascani a-t-il publiés ?
Il a notamment publié « Niamey à 360 degrés » (2010), recueil de photographies aériennes, « Majestueux Niger » (2019), un ouvrage de 176 pages et plus de 300 photographies couvrant tout le pays, et « Majestueuse Casamance » (2021), consacré au Sénégal. Tous ses livres sont réalisés en autoédition.
Comment a été réalisé le livre « Niamey à 360 degrés » ?
Ce recueil de photographies aériennes de Niamey est né d’un partenariat avec l’armée de l’air nigérienne. Maurice Ascani a d’abord accompagné les pilotes en mission au-dessus de leur pays, puis échangé cinquante heures de vol à bord d’appareils légers contre un portfolio réalisé pour l’armée. Le livre compare les quartiers de la ville entre 1970 et 2009.
Pourquoi la faune sauvage du Niger a-t-elle disparu ?
Selon Maurice Ascani, autruches, gazelles Dorcas et mouflons à manchettes ont été décimés par la modernisation des véhicules, les recherches minière et pétrolière et un braconnage intense, y compris par des chasseurs venus de Libye. Il évoque des dizaines de carcasses de gazelles transportées en 4×4, et un parc national du W livré aux braconniers.
Où trouver les livres de Maurice Ascani ?
Au Niger, ses ouvrages sont notamment disponibles dans sa boutique de photographie à Niamey, à l’hôtel Radisson Blu et dans certaines stations-service. « Majestueuse Casamance » est vendu dans des librairies et hôtels de Dakar. Un stock existe aussi en France, avec expédition sur commande. Son site officiel permet de le contacter.
