De civil à sous-officier
L’adjudant Emmanuel, formateur à l’École nationale des sous-officiers d’active (ENSOA) à Saint-Maixent, accueille des promotions de jeunes de 17 à 27 ans pour les transformer en futurs cadres de l’armée de Terre. Le premier contact est un choc : réveil à 5h30, coupe de cheveux, uniforme, vouvoiement. L’objectif est de les rassurer tout en instaurant une discipline de fer. Selon lui, des gestes simples comme faire son lit au carré ou cirer ses chaussures chaque matin sont le fondement de la rigueur. « C’est une rigueur qu’on doit mettre en place dès le départ, et ce qui permet, je vais être rigoureux à l’issue sur la façon d’utiliser mon arme, la façon de nettoyer mon arme, sur le véhicule que je vais utiliser. »
Cette discipline inculquée dès les premières semaines porte rapidement ses fruits. En un mois, l’adjudant Emmanuel observe une véritable métamorphose : les jeunes deviennent plus respectueux, plus autonomes, et les familles elles-mêmes constatent le changement. L’armée leur apprend à se gérer seuls, une étape fondatrice pour de futurs chefs.
L’étoffe d’un chef
La formation de huit mois est intensive, physiquement et mentalement. Les élèves sont poussés dans leurs retranchements à travers des parcours d’audace et des exercices d’aguerrissement pour leur faire prendre conscience de leurs capacités, même en état de fatigue. L’exemplarité est la pierre angulaire du commandement. Pour l’adjudant Emmanuel, un chef n’a pas besoin d’être le meilleur partout, mais il doit être bon partout et toujours montrer l’exemple. « Il ne faut pas être le meilleur, mais il faut leur montrer que c’est possible, toujours. Il faut être exemplaire dans tout ce qu’on fait. »
Si certains élèves semblent avoir un leadership inné, l’adjudant Emmanuel est convaincu que le commandement s’acquiert. Lui-même, engagé comme militaire du rang, a gravi les échelons en observant ses propres chefs, les bons comme les mauvais. L’école donne les bases, mais c’est le terrain qui forge véritablement un leader.
Les outils du commandement
Loin de l’image du sergent instructeur hurlant ses ordres, la pédagogie à l’ENSOA a évolué. L’adjudant Emmanuel privilégie les méthodes interactives et les outils numériques pour impliquer les élèves et les amener à trouver les solutions par eux-mêmes. La formation repose sur des mises en situation constantes où chacun, à tour de rôle, prend la tête d’un groupe. L’objectif est de les transformer en pédagogues, car un sergent est avant tout le premier formateur de ses soldats. Pour cela, l’armée fournit des cadres très précis, des « canevas d’ordre » comme le SMEP (Situation, Mission, Exécution, Place du chef).
Ces procédures ne sont pas là pour brider l’initiative, mais pour offrir un langage commun et une structure fiable, surtout dans le chaos du combat. « On est obligé de donner des ordres, des canevas, pour éviter que ça parte dans tous les sens », explique-t-il. Ces outils, du carnet de combat au message d’évacuation « Nine Line », sont des points d’ancrage essentiels lorsque la pression monte.
L’épreuve du feu
L’adjudant Emmanuel a connu l’épreuve la plus dure pour un chef : la perte d’un homme au combat. En 2011, en Afghanistan, alors chef d’équipe à 21 ans, il a vu tomber le première classe Florian Morion. Dans ce moment tragique, il raconte comment les procédures apprises et répétées des centaines de fois lui ont permis de réagir. « Le drill fait que tout de suite, nos procédures qu’on a toujours mises en place reviennent. » C’est cette mémoire musculaire, acquise par la répétition inlassable des gestes, qui permet de fonctionner sous un stress extrême.
Cette expérience a forgé sa vision du commandement. Lorsqu’il part pour sa première mission en tant que chef de groupe au Mali, il ressent une forme d’excitation, celle de mettre enfin en œuvre tout ce pour quoi il s’est entraîné. La confiance en ses hommes et dans leur formation prime sur l’appréhension. Pour lui, le plus beau métier qu’il ait fait reste celui de chef de groupe.
Les références de l’épisode
- Personnes : Adjudant Emmanuel, Capitaine Brault, première classe Florian Morion
- Lieux et institutions : École nationale des sous-officiers d’active (ENSOA), Saint-Maixent, Musée du sous-officier
- Unités et opérations : 1er RCP (Régiment de Chasseurs Parachutistes), 13e RDP (Régiment de Dragons Parachutistes), Opération Sentinelle, alerte Guépard
- Théâtres d’opérations mentionnés : Afghanistan, Mali, Gabon, République centrafricaine
- Concepts et outils militaires : SMEP, ODF (Objectif, Distance, Feu), Nine Line (message d’évacuation), carnet de combat, sauvetage au combat
Au fil de l’épisode
- L’accueil des nouvelles recrues à l’ENSOA et le choc de la vie militaire.
- Les motivations des jeunes qui s’engagent aujourd’hui.
- L’importance de la rigueur, du réveil à 5h30 à la tenue impeccable.
- La transformation des élèves en un mois et le gain en autonomie.
- La hiérarchie claire et le vouvoiement comme marque de respect.
- La responsabilité de commander huit soldats à seulement 20 ans.
- Le parcours de l’adjudant Emmanuel, de militaire du rang à sous-officier supérieur.
- Le débat sur le leadership : peut-on l’apprendre en école ou seulement sur le terrain ?
- L’exemplarité, première qualité d’un chef.
- La montée en puissance physique et mentale des élèves, notamment via les parcours d’audace.
- La confrontation avec la « génération Z » et la nécessité d’expliquer le « pourquoi » des ordres.
- L’évolution de la pédagogie militaire vers des méthodes plus interactives.
- Comment reconnaître les futurs chefs dès les premières semaines.
- Le rôle crucial des « canevas d’ordre » et des procédures pour structurer la pensée et l’action.
- La première mission de l’adjudant Emmanuel comme chef de groupe au Mali.
- La définition d’un chef : celui vers qui tout le monde se tourne quand la situation est critique.
- Son expérience en Afghanistan en 2011 et la perte d’un de ses hommes.
- L’importance du « drill » (répétition) pour créer des automatismes et réagir sous le feu.
- La cohésion et l’humour comme outils de management au sein du groupe.
- Le carnet de combat, un outil indispensable pour le sous-officier.
- L’expérience de l’opération Sentinelle sur le territoire national.
- Le déroulement de la fin de formation à l’ENSOA : rallye final, classement et choix du régiment.
- La cérémonie de remise des galons et le rôle de parrain.
FAQ
Qui est l’adjudant Emmanuel ?
L’adjudant Emmanuel est un sous-officier de l’armée de Terre avec 18 ans de service, principalement chez les parachutistes. Il a participé à neuf opérations extérieures, notamment en Afghanistan et au Mali. Fort de son expérience de chef d’équipe puis de chef de groupe au combat, il est aujourd’hui instructeur à l’École nationale des sous-officiers d’active (ENSOA), où il forme les futurs sergents de l’armée de Terre.
Qu’est-ce que l’ENSOA ?
L’ENSOA, ou École nationale des sous-officiers d’active, est l’école de formation initiale des futurs sous-officiers (sergents) de l’armée de Terre française. Située à Saint-Maixent, elle accueille des jeunes issus du civil ou des militaires du rang pour une formation intensive de huit mois. L’école leur enseigne les bases du métier de soldat et les fondamentaux du commandement pour en faire des chefs de groupe de combat.
Comment l’armée de Terre forme-t-elle ses futurs chefs ?
La formation des futurs chefs repose sur une approche complète qui allie développement physique et mental, instruction technique et tactique, et mises en situation pratiques. L’accent est mis sur l’exemplarité, la rigueur et la discipline. Les élèves apprennent à maîtriser des procédures et des cadres d’ordres précis pour être capables de prendre des décisions et de commander efficacement, y compris dans des situations de stress intense.
Pourquoi la rigueur (faire son lit, cirer ses chaussures) est-elle si importante ?
Selon l’adjudant Emmanuel, ces rituels de rigueur sont fondamentaux car ils instaurent une discipline personnelle qui se transpose à toutes les autres tâches militaires. Un soldat qui est rigoureux avec sa tenue et son environnement le sera aussi avec son armement, son matériel et l’exécution de ses missions. C’est la première étape pour construire le professionnalisme et la fiabilité indispensables à un cadre militaire.
Quel est le rôle des procédures et des « canevas d’ordre » au combat ?
Les procédures et les canevas d’ordre (comme le SMEP) fournissent un cadre et un langage communs à tous les soldats. Sous le stress extrême du combat, où la réflexion est altérée, ces automatismes permettent de réagir vite et de manière coordonnée. Ils assurent que rien d’essentiel n’est oublié dans la transmission des ordres et permettent au chef de se concentrer sur sa mission, en s’appuyant sur une structure qu’il maîtrise parfaitement.
