De la sculpture à la 3D
Alban Denoyel raconte que sa trajectoire a commencé loin des écrans, avec une passion manuelle pour la sculpture sur bois dès l’âge de 12 ans, puis sur terre glaise. C’est en s’intéressant aux techniques de moulage pour ses créations qu’il découvre, en 2011, l’impression 3D. Cette technologie le fascine et coïncide avec son désir de monter sa propre entreprise. Il se met alors à en parler autour de lui, sans encore maîtriser les aspects techniques, mais avec l’intuition qu’il s’agit d’une révolution à venir. Cette curiosité pour la réplication d’objets physiques le mène, par hasard, à rencontrer celui qui deviendra son associé.
Aujourd’hui, il explique que la boucle est bouclée, puisqu’il pratique la sculpture en réalité virtuelle, un médium qui permet de s’affranchir des lois de la physique et dont les créations peuvent être directement partagées sur sa plateforme, Sketchfab.
Un parcours à contre-courant
Malgré un parcours académique classique qui le mène à l’ESSEC, Alban Denoyel sait très tôt qu’il ne veut pas d’une carrière traditionnelle dans l’audit, le conseil ou la banque. Ses stages dans ces secteurs ne font que confirmer son intuition. Pour rester proche d’un univers créatif, il rejoint Polka Magazine, un magazine de photojournalisme, où il passe quatre ans. Cette expérience, bien que moins rémunératrice que les voies classiques, se révèle fondatrice. Il y apprend concrètement le business, la finance et la stratégie en participant à la construction d’une entreprise.
Selon lui, ce choix de carrière et le niveau de vie modeste qui l’accompagnait lui ont offert une liberté cruciale : au moment de se lancer, il n’avait « pas grand-chose à perdre » et n’était pas prisonnier d’un confort matériel qui aurait pu freiner sa prise de risque.
La naissance de Sketchfab
Après avoir quitté Polka, Alban Denoyel vit de missions en freelance tout en multipliant les rencontres pour trouver la bonne idée. Le déclic a lieu lors d’une soirée chez la startup Stupeflix, où on lui présente Cédric Pinson, un développeur autodidacte expert de la 3D depuis 15 ans. Cédric travaille alors sur un prototype, « ShowWebGL », une technologie permettant de charger un fichier 3D et de l’afficher dans un navigateur web. Alban y voit immédiatement le potentiel de publication et de partage pour les créateurs, à l’image de ce que Polka faisait pour les photographes.
Ils décident de collaborer, d’abord de manière informelle. Alban s’occupe de tout l’aspect non technique : trouver un nom, créer une marque, rédiger une FAQ. Lancé sur un blog de niche, le site atteint 1000 utilisateurs en un mois, validant l’existence d’un vrai besoin. Cette traction initiale, couplée à leur sélection par l’accélérateur Le Camping (aujourd’hui Numa), les convainc de s’associer officiellement et de créer Sketchfab.
Le marathon de la croissance
Le développement de Sketchfab est marqué par un passage dans plusieurs accélérateurs qui structurent leur croissance. Après Numa à Paris, ils intègrent un programme de Mozilla qui les amène à San Francisco, leur première immersion dans l’écosystème américain. Ils enchaînent avec Techstars à New York, une expérience décisive qui leur permet, en trois mois, de rencontrer tous les investisseurs et entrepreneurs majeurs de la côte Est. C’est là qu’ils décident de s’installer durablement, New York offrant un meilleur équilibre entre tech et création que San Francisco.
Le financement de cette croissance a été un défi permanent. Alban Denoyel raconte une première levée de fonds de 500 000 dollars fin 2012, bouclée dans la douleur depuis les États-Unis, avec des investisseurs qui se retirent à la dernière minute. Cette première étape est suivie par une levée de 2 millions de dollars en 2013, puis une autre de 7 millions en 2015, leur permettant de financer le développement technologique et l’acquisition d’utilisateurs.
Dominer avant de monétiser
La stratégie de Sketchfab, influencée par le modèle américain, a été de se concentrer exclusivement sur la « market domination » pendant six ans. L’objectif était de développer le meilleur lecteur 3D du marché et d’atteindre une masse critique d’utilisateurs et de contenus pour devenir la plateforme de référence, avant même de penser à la monétisation. « On vit dans un monde en 3 dimensions et jusqu’à maintenant l’ensemble de l’internet et des supports médias étaient 2D : une approximation de la réalité », explique-t-il pour justifier sa vision.
Aujourd’hui leader sur son marché, Sketchfab a commencé à activer ses leviers de revenus, notamment via une marketplace lancée juste avant l’interview. L’entreprise fait désormais face à la concurrence des géants comme Google, Facebook ou Microsoft, qui ont tous lancé des produits similaires. Alban Denoyel se montre cependant confiant, estimant que ces grandes entreprises n’ont jamais vraiment réussi à créer et animer des communautés de créateurs, ce qui reste la plus grande force de Sketchfab.
Les références de l’épisode
- Personnes : Cédric Pinson, Pierre-Antoine, Scott Belsky, Joel Gascoigne, Peter Levels, Alain Genester, Jacques-Antoine Grandjon, Oleg de Fotolia, Thibaut Elvier, Nicolas et Jerry de Alive Id, Edouard Petit, Malik Kinde.
- Entreprises et organisations : Sketchfab, Polka Magazine, ESSEC, Stupeflix, GoPro, Photolia, Behance, Buffer, Adobe, Thingiverse, MakerBot, Shapeways, Sitecamp, Mozilla, Techstars, Numa, Le Louvre, British Museum, Nissan, Facebook, Google, Microsoft, Amazon, Twitter.
- Logiciels et technologies : 3ds Max, AutoCAD, SolidWorks, Blender, WebGL, Photoshop, Oculus Rift, Samsung Gear.
Au fil de l’épisode
- Présentation de Sketchfab : une plateforme pour publier, partager et trouver des contenus 3D, VR et AR.
- Les deux manières de créer un fichier 3D : via un logiciel de création ou par capture 3D (scanning).
- La mission initiale de Sketchfab : permettre de visualiser un fichier 3D sur le web sans logiciel spécifique, comme YouTube pour la vidéo.
- L’évolution du modèle : 6 ans sans monétisation pour se concentrer sur la technologie et la croissance de la communauté.
- Le lancement récent d’une marketplace pour commercialiser les fichiers 3D.
- L’exemple de l’architecte qui peut désormais montrer un projet en 3D interactive à son client au lieu d’une simple image 2D.
- La consommation des contenus : 90 % de l’audience se fait via les lecteurs intégrés (embeds) sur d’autres sites.
- Le rôle des institutions culturelles comme le British Museum, qui publient leurs collections numérisées sur la plateforme.
- La démocratisation de la création 3D grâce à la capture 3D (ex: iPhone X) et aux outils de sculpture en réalité virtuelle.
- Le parcours d’Alban : sa passion pour la sculpture sur bois et sur terre depuis l’enfance.
- La découverte de l’impression 3D en 2011, qui a été son point d’entrée dans cet univers.
- Son parcours scolaire à l’ESSEC et son refus d’une carrière classique en finance ou conseil.
- Son expérience de 4 ans chez Polka Magazine, où il a appris le business « sur le terrain ».
- La rencontre avec son cofondateur, Cédric Pinson, un développeur autodidacte expert de la 3D.
- La naissance du projet, d’abord un simple prototype nommé « ShowWebGL ».
- Le lancement du site et l’acquisition des 1000 premiers utilisateurs en un mois grâce à un article sur le blog BlenderNation.
- Le passage par plusieurs accélérateurs : Numa (Le Camping) à Paris, Mozilla et Techstars aux États-Unis.
- L’installation à New York, un choix motivé par le fuseau horaire et un écosystème plus créatif que San Francisco.
- Le récit de la première levée de fonds (500 000 $) et ses difficultés.
- Les levées de fonds suivantes : 2 millions de dollars en 2013 et 7 millions en 2015.
- La stratégie de « market domination » avant la monétisation.
- La concurrence des GAFAM (Google, Facebook, Amazon, Microsoft) et pourquoi Sketchfab garde une longueur d’avance.
- L’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, facilité par la croissance de l’équipe et la naissance de ses enfants.
- Ses sources d’inspiration : des entrepreneurs comme Scott Belsky (Behance) ou Peter Levels.
FAQ
Qui est Alban Denoyel ?
Alban Denoyel est le cofondateur et CEO de Sketchfab, la principale plateforme de publication et de partage de fichiers 3D. Diplômé de l’ESSEC, il a d’abord travaillé 4 ans pour Polka Magazine avant de se lancer dans l’entrepreneuriat. Passionné de sculpture depuis son enfance, il a su allier son appétence pour la création et la technologie pour construire un leader mondial dans l’univers de la 3D, basé à New York.
Qu’est-ce que Sketchfab ?
Sketchfab est une plateforme en ligne qui permet aux créateurs de publier, partager, découvrir, acheter et vendre des contenus 3D, de réalité virtuelle (VR) et de réalité augmentée (AR). Souvent décrit comme le « YouTube de la 3D », son lecteur technologique permet de visualiser et d’interagir avec des modèles 3D directement dans un navigateur web, sans aucun logiciel spécialisé. La plateforme est utilisée par des artistes, des designers, des architectes, mais aussi des musées ou des marques.
Pourquoi Sketchfab n’a-t-il pas généré de revenus pendant 6 ans ?
L’entreprise a adopté une stratégie de croissance agressive, inspirée des modèles américains. L’objectif était de se concentrer en priorité sur le développement de la meilleure technologie et sur l’acquisition d’une masse critique d’utilisateurs et de contenus pour devenir le leader incontesté du marché. Cette phase de « market domination » a été financée par plusieurs levées de fonds successives, repoussant volontairement la monétisation pour ne pas freiner la croissance.
Comment Alban Denoyel a-t-il eu l’idée de Sketchfab ?
L’idée est née de sa rencontre avec son associé et CTO, Cédric Pinson. Alors qu’Alban Denoyel explorait l’univers de l’impression 3D par le prisme de sa passion pour la sculpture, Cédric avait déjà développé un prototype technologique permettant d’afficher de la 3D sur le web. Alban a immédiatement vu le potentiel de cet outil pour permettre aux créateurs 3D de partager leur travail avec une large audience, et a décidé de s’associer à Cédric pour transformer ce prototype en un véritable produit.
