Du Maroc de l’enfance à la photographie monumentale
Gérard Bayssière est né au Maroc en 1946, dans une famille pied-noir installée en Afrique du Nord depuis 1820, venue du Tarn puis passée par l’Algérie avant que son grand-père maternel n’arrive au Maroc en 1930. De sa fratrie, il se décrit comme celui qui s’est le plus investi dans la compréhension d’une culture marocaine qu’il tient pour « un complément indispensable » à sa culture occidentale. L’art vient tôt : dès seize ans, il expose peinture, fusain et modelage à Fez, où il habite. La photographie n’arrive que vers vingt ans, dans les années 1966-67, et balaie alors toutes ses autres pratiques. Il se tourne vite vers la photographie monumentale et les très grands formats — jusqu’à un tirage de six mètres de haut sur seize de long sur papier Kodak mural extra-mat — au sein d’une entreprise de photographie industrielle, de mode, de publicité et surtout de décoration, travaillant pour des banques, des institutions, des chaînes hôtelières et le tourisme marocain, toujours en noir et blanc.
En 1981, l’obligation de quitter le Maroc l’amène à s’installer en France et à se reconvertir dans le développement des territoires, mettant la photographie entre parenthèses. Il ne revient à l’appareil que dans les années 2000, sa carrière achevée, découvrant alors la technologie numérique et la couleur là où il avait laissé l’argentique et le noir et blanc.
Photographier l’émotion plutôt que le détail
À son retour, Gérard Bayssière assume une photographie de l’impression. Il se dit moins attaché à la netteté et au détail qu’à l’ambiance et à l’émotion : le flou et le bougé deviennent pour lui des supports qui « libèrent le regard de la recherche du détail ». Face à la saturation des images et aux « lieux Instagram » où tout le monde fait la même photo, il cherche l’originalité. C’est un livre sur la Venise impressionniste de Turner qui lui sert de révélation : il décide de montrer Venise avec son propre « regard impressionniste » et en tire une exposition présentée au Quai des Arts à Cugnaux, dans la région toulousaine, inaugurée avec l’Association nationale des costumés vénitiens et accompagnée de musique du XVIIIe siècle, dont des morceaux de Lully. Il résume sa démarche d’une formule : « je fais aujourd’hui de l’image pour faire rêver ».
Peintre avant d’être photographe, il travaille longuement ses images en post-production pour n’en garder que l’essentiel, à la manière d’un peintre plus que d’un chasseur d’instant décisif. Très engagé à la Fédération Française de Photographie, il refuse le fétichisme technique : « Pour moi, la photographie n’est qu’une technique parmi d’autres au service d’une expression artistique. » Les questions sur la focale, l’ouverture ou les ISO l’indiffèrent — seule compte l’émotion transmise.
Itinérance, un bréviaire des douze piliers de la marocanité
Le livre Itinérance naît de cette démarche et d’un désir de « laisser une trace ». Bayssière voulait un ouvrage sans début ni fin, consultable en tout sens : « Je veux faire un livre conçu un peu comme une Bible, un Coran ou une Torah. » L’ouvrage est décliné en deux temps : le livre lui-même et un coffret collector fait main, d’esprit oriental, limité à 30 exemplaires en trois séries — une série française autour de la porte bleue de Bab Bou Jeloud à Fès, une série Fès autour de deux femmes à Chefchaouen, la ville bleue du Rif, et une série Cavalier autour d’un cavalier de fantasia. Chaque coffret contient un exemplaire du livre et une épreuve originale numérotée avec certificat d’authenticité et hologramme. Les textes ont été confiés à un ami d’enfance, Mourad, homme de grande culture et de foi musulmane. Le livre s’organise autour des douze piliers de la marocanité — la foi, l’amitié, l’hospitalité, la main de l’artisan, la femme, la relation au temps, le cheval — avec une large place au cheval barbe, monture du paysan parée d’or et de soie pour la fantasia. Selon Bayssière, un responsable de l’imprimerie (les éditions Chirat, d’après la fiche de l’épisode) aurait salué un travail où il « n’a jamais parlé budget » et « a toujours parlé Excellence ».
Le livre a connu des échos marquants : une présentation sous les couleurs du Consul général du Maroc à Toulouse, dans le cadre de l’Institut Catholique, l’achat d’exemplaires par l’ambassade du Maroc, et un exemplaire offert à Jack Lang, président de l’Institut du monde arabe, qui lui a adressé en retour une lettre personnelle de remerciement. L’épisode s’attarde aussi sur Fès, médina intellectuelle et spirituelle qu’il compare à Ispahan, et sur les racines amazighes du Maroc, rappelant la création de l’IRCAM, l’Institut Royal de la Culture Amazighe. Il conclut avoir le sentiment « d’avoir rendu au Maroc une partie de ce que le Maroc [lui] a offert depuis 75 ans ».
Pour aller plus loin
- Le site officiel de Gérard Bayssière, photographe impressionniste et plasticien
- L’Institut Royal de la Culture Amazighe (IRCAM), évoqué au sujet de la culture berbère du Maroc
Les références de l’épisode
- Itinérance — le livre photo de Gérard Bayssière sur le Maroc, décliné en édition courante et en coffret collector limité à 30 exemplaires
- Mourad — ami d’enfance de l’invité, auteur des textes du livre
- Les éditions Chirat — éditeur/imprimeur du livre (d’après la fiche de l’épisode)
- Bab Bou Jeloud — la porte bleue de la médina de Fès, sujet de la série française du coffret
- Chefchaouen — la ville bleue du Rif, cadre de la série Fès
- La fantasia et le cheval barbe — pilier culturel central du livre
- Turner — peintre dont la Venise impressionniste a inspiré la démarche de l’invité
- Le Quai des Arts à Cugnaux — lieu de l’exposition sur Venise
- L’Association nationale des costumés vénitiens — partenaire de l’inauguration de cette exposition
- Jack Lang / l’Institut du monde arabe — destinataire d’un exemplaire offert et auteur d’une lettre de remerciement
- L’IRCAM — Institut Royal de la Culture Amazighe, cité au sujet de la culture berbère
- La Fédération Française de Photographie — instance où l’invité a été juge et animateur
- Tipeee — plateforme de soutien mentionnée en fin d’épisode
Au fil de l’épisode
- 00:00:00 — La photographie, « une technique parmi d’autres au service d’une expression artistique »
- 00:01:06 — Gérard Bayssière se présente : né au Maroc en 1946, une vieille famille pied-noir
- 00:03:26 — La photographie monumentale et les grands formats en noir et blanc
- 00:06:25 — Le départ du Maroc en 1981 et la reconversion en France
- 00:08:19 — Le retour à la photographie dans les années 2000, numérique et couleur
- 00:14:51 — « Laisser une trace » : la genèse du livre Itinérance
- 00:16:11 — Le coffret collector, l’épreuve originale et les trois séries
- 00:19:01 — Sa vision : le flou, le bougé et l’émotion plutôt que le détail
- 00:21:40 — Venise, Turner et le regard impressionniste
- 00:26:46 — Concevoir un livre comme un bréviaire
- 00:30:17 — Les douze piliers de la marocanité
- 00:35:50 — Le cheval barbe et la fantasia
- 00:39:50 — Les échos du livre : le Consul général, l’ambassade et Jack Lang
- 00:45:12 — La ruelle floue de Fès, exemple d’une image d’ambiance
- 00:49:26 — Refuser le fétichisme technique de la photographie
- 00:52:16 — Fès, médina intellectuelle, et les racines amazighes du Maroc
- 00:59:29 — Conclusion et annonce de l’épisode sur l’auto-édition
FAQ
Qui est Gérard Bayssière ?
Gérard Bayssière est un photographe né au Maroc en 1946, dans une famille pied-noir installée en Afrique du Nord depuis 1820. Passionné d’art dès l’adolescence, il vient à la photographie vers vingt ans et se spécialise d’abord dans les grands formats en noir et blanc. Après une carrière dans le développement des territoires en France, il revient à la photographie dans les années 2000.
Qu’est-ce que le livre Itinérance ?
Itinérance est un livre photo de Gérard Bayssière consacré au Maroc, pensé comme un bréviaire que l’on peut ouvrir à n’importe quelle page. Organisé autour des douze piliers de la marocanité, avec des textes de son ami Mourad, il existe en édition courante et en coffret collector limité à 30 exemplaires, accompagné d’une épreuve originale numérotée.
Que sont les douze piliers de la marocanité ?
Ce sont les douze thèmes qui structurent le livre Itinérance et que Gérard Bayssière considère comme le cœur de la culture marocaine. Il cite notamment la foi, l’amitié, l’hospitalité, le travail de la main de l’artisan, la femme, la relation au temps et le cheval. Chacun est illustré par ses images et éclairé par les textes de Mourad.
Pourquoi Gérard Bayssière privilégie-t-il le flou dans ses photographies ?
Parce qu’il cherche à transmettre une émotion et une ambiance plutôt qu’à restituer fidèlement le réel. Le flou et le bougé libèrent, selon lui, le regard de la recherche du détail. Il cite l’exemple d’une ruelle floue de la médina de Fès : la photo originale était nette, mais il l’a volontairement rendue floue pour restituer la sensation vécue sur place.
Qu’est-ce que le coffret collector d’Itinérance ?
C’est un coffret fait main, d’esprit oriental, limité à 30 exemplaires répartis en trois séries : une série française autour de la porte bleue de Bab Bou Jeloud, une série Fès autour de deux femmes à Chefchaouen, et une série Cavalier autour d’un cavalier de fantasia. Chaque coffret réunit un exemplaire du livre et une épreuve originale numérotée avec certificat et hologramme.
Quel est le lien entre Itinérance et Jack Lang ?
L’ambassade du Maroc a acquis plusieurs exemplaires du livre, et l’Ambassadeur en a offert un à Jack Lang en tant que président de l’Institut du monde arabe. Sans en avoir été prévenu, Gérard Bayssière a ensuite reçu une lettre personnelle de Jack Lang le remerciant et le félicitant pour sa manière d’avoir parlé du Maroc.
