Une enfance entre Marseille, l’Afrique et Paris
Jacques-Antoine Granjon est né le 9 août 1962 à Marseille, où sa mère est venue accoucher alors que ses parents vivaient à Abidjan. Il passe ses premières années en Afrique avant de devenir, comme il dit, « parisien à l’âge de 4 ou 5 ans ». Il grandit dans une famille d’entrepreneurs — son oncle Pierre Bellon a fondé Sodexo — et se répète très tôt qu’il montera sa propre affaire. Son éducation est « très parisienne » : cours privés, puis les jésuites, avec une année passée à Londres pour « mûrir ».
Ce séjour anglais, entre musique et découvertes, marque une rupture. Il raconte avoir raté son baccalauréat en 1981, puis échoué au concours de Sciences Po, avant d’intégrer l’European Business School (EBS), où il croise l’associé qui l’accompagnera toute sa vie, Julien Sorbac.
Soldeur à 22 ans, l’apprentissage du trottoir
Le salariat ne lui convient pas : il abandonne ses stages, dit avoir « l’impression d’être enfermé ». À 22 ans, il devient soldeur, un métier qu’il exerce, dit-il, toujours plus de trente ans après. Après une première association ratée qui ne tient que quelques mois, il fonde en 1985 la société Cofotex avec Julien Sorbac. Le principe : acheter à bas prix les invendus des marques et les revendre. Il apprend le métier « sur le trottoir », en observant les confrères et en comprenant la mécanique du prix.
Au fil des années 1980 et 1990, il devient le déstockeur attitré de marques de mode qui montent, puis fait basculer son activité du simple déstockage vers un véritable service rendu aux marques : écouler les stocks sans abîmer leur image. La question de l’image de marque, qu’il théorise en observant les grands noms du luxe comme Bernard Arnault, devient centrale.
vente-privee.com, l’invention de la vente événementielle
En janvier 2001, avec ses associés — ils sont sept à huit au tour de table, dont Michaël Benabou —, il lance vente-privee.com. L’idée : transposer en ligne son métier de marchand en organisant des ventes éphémères, réservées aux membres inscrits, sur les stocks des grandes marques, avec des décotes fortes. Pendant trois ans, la courbe reste plate, un « encéphalogramme plat », faute d’un internet assez rapide.
Le décollage vient avec la démocratisation de l’ADSL, autour de 2004. Selon lui, l’entreprise passe alors de trois salariés à un millier en quatre ans. La vente fondatrice, fin 2003, tourne d’abord au cauchemar — une marque de lingerie se trompe dans son inventaire, des centaines de milliers de clients ne sont pas livrés — et donne naissance à un service de relation membres devenu une signature de la maison.
L’hypercroissance sans business plan
Granjon décrit une hypercroissance qui ne se planifie pas : pas de business plan, pas de slide, les premiers budgets internes n’arrivent qu’en 2010, alors que l’entreprise dépasse déjà le milliard d’euros de chiffre d’affaires. Il insiste sur un modèle atypique : jamais d’argent levé, jamais de publicité pendant une dizaine d’années, un besoin en fonds de roulement négatif et des marges élevées. « On n’a jamais levé d’argent, jamais fait de pub », résume-t-il.
Il raconte l’entreprise passer, selon lui, de zéro à un milliard d’euros en cinq ans, et la logistique suivre à marche forcée : du premier colis expédié depuis quelques mètres carrés aux centaines de milliers de mètres carrés d’entrepôts en Europe. À la fin des années 2000, le fonds Summit Partners entre au capital à hauteur de 20 %, une opération qu’il présente comme une façon d’équilibrer son patrimoine sans céder le contrôle.
L’Amérique, les marques et l’instinct du marchand
La plus grosse erreur, il l’assume sans détour : l’aventure américaine. Lancée fin 2011 en coentreprise avec American Express — dont le patron d’alors est Ken Chenault —, la filiale américaine est fermée en 2014, sur une perte qu’il chiffre autour de quarante millions. Là-bas, des concurrents comme Gilt avaient copié le modèle. En Europe, au contraire, l’entreprise rachète ses imitateurs, dont l’espagnol Privalia en 2016, et se déploie dans une douzaine de pays.
En 2019, vente-privee.com devient Veepee pour unifier ses différents sites européens sous une seule marque — Granjon rappelle que « ce qui est important, c’est ton offre, pas le nom de ta marque ». À rebours des geeks du web, ce marchand autodidacte qui « n’y connaît rien » en technique revendique une seule boussole : l’instinct. Son conseil à son jeune moi tient d’ailleurs en une phrase : « Écoute plus tes intuitions. »
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Veepee (anciennement vente-privee.com) — le site de ventes événementielles fondé par Jacques-Antoine Granjon.
- Cofotex — la société de déstockage textile qu’il crée en 1985 avec Julien Sorbac.
- Julien Sorbac et Michaël Benabou — ses associés cofondateurs de vente-privee.com.
- Privalia — le concurrent espagnol racheté en 2016.
- American Express et Gilt — le partenaire et le concurrent de l’aventure américaine.
- Pierre Bellon — son oncle, fondateur de Sodexo.
- Bernard Arnault (LVMH) — cité en modèle de gestion de l’image des marques.
- Jean-Charles Naouri — le patron de Casino qu’il présente comme « l’homme le plus intelligent de France ».
- European Business School (EBS) — l’école où il rencontre Julien Sorbac.
Au fil de l’épisode
- La naissance à Marseille en 1962, l’enfance en Afrique et l’arrivée à Paris.
- Une famille d’entrepreneurs et l’envie précoce de monter sa propre affaire.
- Une scolarité chez les jésuites, l’année à Londres, le bac raté en 1981 et l’échec à Sciences Po.
- L’European Business School et la rencontre avec Julien Sorbac.
- Le refus du salariat et les débuts de soldeur à 22 ans.
- La première association ratée, puis la création de Cofotex en 1985.
- L’apprentissage du métier de déstockeur et la bascule vers un service aux marques.
- La réflexion sur l’image de marque et le rôle du prix.
- Le lancement de vente-privee.com en janvier 2001 avec ses associés.
- Les trois années « plates » avant le décollage porté par l’ADSL.
- La vente fondatrice de fin 2003 et la création du service de relation membres.
- L’hypercroissance sans business plan et le modèle sans levée ni publicité.
- La montée en puissance de la logistique et des entrepôts.
- L’entrée de Summit Partners au capital.
- L’échec de l’aventure américaine avec American Express.
- Les acquisitions européennes, dont Privalia, et le passage à la marque Veepee.
- La place de l’instinct et le conseil « écoute plus tes intuitions ».
FAQ
Qui est Jacques-Antoine Granjon ?
Jacques-Antoine Granjon est un entrepreneur français né le 9 août 1962 à Marseille. Après des débuts comme soldeur, il fonde en 2001 vente-privee.com, pionnier de la vente événementielle en ligne, devenu Veepee en 2019. Il en reste le dirigeant et la figure emblématique, connue pour son style, sa passion de l’art et son instinct de marchand.
Qu’est-ce que Veepee ?
Veepee est le nom pris en 2019 par vente-privee.com, l’entreprise fondée par Jacques-Antoine Granjon. C’est un site de ventes événementielles : des ventes éphémères, réservées aux membres, qui écoulent en ligne les stocks des grandes marques à prix réduits. Le groupe est présent dans une douzaine de pays européens et réalise plusieurs milliards d’euros de chiffre d’affaires.
Comment Jacques-Antoine Granjon a-t-il créé vente-privee.com ?
Après une quinzaine d’années passées à déstocker les invendus des marques, il transpose ce métier en ligne et lance vente-privee.com en janvier 2001 avec ses associés, dont Julien Sorbac et Michaël Benabou. Le concept reste discret jusqu’au décollage de l’ADSL, vers 2004, qui déclenche une croissance très rapide.
Pourquoi vente-privee.com est-elle devenue Veepee ?
En 2019, vente-privee.com adopte le nom Veepee pour unifier sous une même marque les différents sites européens rachetés au fil des ans. Granjon explique dans l’épisode que l’essentiel n’est pas le nom mais l’offre, et que le nouveau nom devait être court et prononçable partout en Europe.
Qu’est-ce que la vente événementielle ?
La vente événementielle est un modèle de commerce en ligne fondé sur des ventes limitées dans le temps, réservées aux membres inscrits, portant sur des stocks de grandes marques proposés à prix réduits. La rareté et la durée courte créent l’événement et l’envie d’acheter. C’est le modèle inventé par vente-privee.com au début des années 2000.
Quelle a été la plus grande erreur de vente-privee.com ?
Jacques-Antoine Granjon désigne sans hésiter l’aventure américaine comme sa plus grosse erreur. Lancée fin 2011 en coentreprise avec American Express, la filiale américaine est fermée dès 2014, sur une perte qu’il évalue autour de quarante millions. Il en tire une leçon sur la difficulté d’exporter un modèle et une culture d’entreprise.
