Un ingénieur qui ne voulait pas faire de boulons
Jean-Baptiste Hironde a suivi la voie royale : prépa, école d’ingénieur en aéronautique, dans les pas de son père qui a fait toute sa carrière chez Dassault. Pourtant, à quelques mois de son diplôme, il réalise que cette trajectoire bien définie, où il se voyait « dimensionner des boulons » pendant 40 ans, n’est pas pour lui. Cette prise de conscience tardive le pousse à explorer d’autres voies, bien loin des bureaux d’études. Il raconte avec humour sa découverte de Paris et de la Tour Eiffel, non pas en touriste, mais lors d’un stage chez Otis où il devait réparer la machinerie des ascenseurs. Cette formation rigoureuse lui a cependant apporté une méthode et une capacité à résoudre n’importe quel problème, un atout majeur pour la suite.
« Je vois exactement toute ma carrière pendant les 40 prochaines années. Je sais exactement tous les points que je vais franchir. Et ma vie, elle est déjà finie en fait. Il n’y a pas de challenge et ça, je me suis dit, je ne peux pas faire ça. »
Des robots de casino à la table de mixage
Pendant ses études d’ingénieur, où le rythme est moins intense qu’en prépa, Jean-Baptiste Hironde profite de son temps libre pour lancer de multiples projets annexes avec son meilleur ami et futur associé, Nicolas. Ils développent notamment des robots pour jouer au poker ou à la roulette en ligne, générant leurs premiers revenus grâce à l’affiliation. Une anecdote amusante révèle qu’il n’a jamais récupéré cet argent, par peur des complications administratives. Parallèlement, il travaille sur un projet d’ULM à géométrie variable, plus en phase avec sa formation. Mais c’est une autre idée qui va retenir l’attention de ses professeurs et de ses proches : créer une table de mixage virtuelle grand public pour animer des soirées.
Ce projet, né dans le cadre d’un cours sur la création d’entreprise, suscite un tel engouement qu’il décide de s’y consacrer, se donnant un an pour voir s’il peut en vivre avant de retourner, potentiellement, à l’aéronautique.
L’échec du web et le pivot salvateur
Convaincu du potentiel de son idée — « 6 milliards de personnes qui, tous les ans, ont de bonnes raisons de faire la fête » —, Jean-Baptiste Hironde lève 100 000 euros auprès de business angels avant même d’être diplômé. Il lance alors une première version de son application, edjing, sous la forme d’une plateforme web. La promesse est forte : mixer gratuitement et légalement tout le catalogue de YouTube. Pourtant, le succès n’est pas au rendez-vous. La raison ? L’impossibilité de se faire une place sur Google. Arrivé trop tard, son site est invisible, noyé dans les résultats de recherche face à des acteurs établis depuis des années. Sans budget pour l’acquisition payante, le projet stagne.
En 2011, la trésorerie est à sec. Loin de baisser les bras, il s’endette personnellement avec son associé à hauteur de 60 000 euros pour survivre quelques mois de plus. Ce sursis leur permet de rencontrer un fonds d’investissement, HDF, qui croit au projet et finance le pivot stratégique : passer du web au mobile.
L’explosion sur mobile
Le passage au mobile en 2012 change radicalement la donne. Sur l’App Store d’Apple, alors un territoire quasi vierge, il n’y a aucune concurrence. En lançant la toute première application de DJing gratuite, MWM capte instantanément la quasi-totalité du trafic mondial. Les téléchargements explosent, passant de zéro à trois millions en un an, sans dépenser un seul euro en marketing. Ce succès fulgurant attire l’attention des investisseurs et permet de structurer l’entreprise avec de nouvelles levées de fonds. La stratégie est claire : offrir un maximum de fonctionnalités gratuitement pour tuer le marché, puis monétiser progressivement.
La monétisation s’est faite par étapes, d’abord avec de la publicité non intrusive, puis avec des achats intégrés (in-app purchase) permettant de personnaliser l’application ou d’ajouter des effets. Cette approche freemium a permis à MWM d’atteindre 100 millions de téléchargements en six ans, puis 100 millions supplémentaires en une seule année.
Du logiciel au matériel, et l’avenir dans l’IA
Aujourd’hui, MWM n’est plus seulement l’éditeur d’edjing. L’entreprise a diversifié son catalogue avec une vingtaine d’applications, notamment dans l’apprentissage de la musique (piano, guitare, batterie) qui suivent le même modèle ludique et accessible. La croissance est telle que les profits sont systématiquement réinvestis, notamment dans une nouvelle branche : le matériel (hardware). MWM a ainsi développé Phase, un capteur révolutionnaire qui remplace la tête de lecture des platines vinyles pour les DJ professionnels, éliminant les problèmes d’usure et de fiabilité. Ce produit de niche a été conçu en réponse à un besoin identifié directement auprès de sa large communauté d’utilisateurs.
En parallèle, l’entreprise investit massivement en recherche et développement, notamment dans le machine learning appliqué au traitement du signal audio. L’objectif est de développer des algorithmes capables, par exemple, d’isoler parfaitement chaque instrument d’un morceau de musique, une avancée qui pourrait transformer l’industrie.
Pour aller plus loin
- Le site officiel d’edjing
- Le site de MWM
- Découvrir le produit Phase
- Le profil Instagram de Jean-Baptiste Hironde
- Le profil Twitter de Jean-Baptiste Hironde
- La page Facebook de Jean-Baptiste Hironde
- Le profil Linkedin de Jean-Baptiste Hironde
Les références de l’épisode
- Personnes : Nicolas (associé de Jean-Baptiste Hironde), Thibaut Elzière, Gabriel Gourovitch, David Salabit, Jeanne Mas, Martin Solveig, Patrick Bruel, Michael Jackson, DJ Snake, A-Trak.
- Entreprises et marques : MWM, edjing, Otis, Dassault, Thalès, Airbus, Google, Apple, Shopify, Cosa Vostra, Conto, Goldman Sachs, McKinsey, FDJ, Spotify, Deezer, YouTube, Radio FG, Serato, Traktor, Pioneer DJ, Uber Eats, Smartbox, Vestax, Porsche, HDF, Cambon, Slack, Mattermost, Wrike, Atlassian (Jira), Lucca, Payfit.
- Jeux : Fortnite, Clash of Clans (Supercell).
- Institutions et lieux : EPF (École Polytechnique Féminine), IRCAM, Boulogne-Billancourt, Versailles, Sceaux.
- Produits et technologies : Phase, iPhone, iPad, ULM, logiciel Katia, Google Cloud Platform, AWS, Microsoft Azure.
Au fil de l’épisode
- Le parcours atypique de Jean-Baptiste Hironde, ingénieur aéronautique devenu entrepreneur dans la musique.
- Son choix de ne pas suivre une carrière traditionnelle dans une grande entreprise comme Airbus ou Dassault.
- Son stage chez Otis et sa première visite de la Tour Eiffel pour réparer la machinerie.
- Sa scolarité, de la prépa maths sup/maths spé à l’école d’ingénieur EPF.
- La prise de conscience qu’une carrière toute tracée ne lui convenait pas.
- Ses premiers projets entrepreneuriaux pendant ses études : des robots pour les casinos en ligne.
- L’anecdote de l’argent gagné avec les robots de casino et jamais récupéré.
- Ses autres projets d’étudiant, dont un ULM à géométrie variable.
- La naissance de l’idée d’une table de mixage grand public, dans le cadre d’un projet d’école.
- La première levée de fonds de 100 000 euros, alors qu’il est encore étudiant.
- Le lancement de la première version d’edjing, une plateforme web basée sur YouTube.
- L’échec de cette version web, faute de visibilité et de référencement sur Google.
- Le moment critique en 2011 où la société n’a plus d’argent.
- La décision d’emprunter 60 000 euros à titre personnel avec son associé pour continuer.
- La rencontre avec le fonds HDF qui a financé le pivot vers le mobile.
- Le succès immédiat de l’application mobile, première app de DJing gratuite sur l’App Store.
- Le passage de 0 à 3 millions de téléchargements en un an, sans marketing.
- La stratégie de croissance basée sur un modèle freemium : gratuité pour acquérir les utilisateurs, puis monétisation.
- Les différentes levées de fonds qui ont suivi pour structurer la croissance.
- L’accélération de la croissance : 100 millions de téléchargements en 6 ans, puis 100 millions en 1 an.
- La diversification de MWM avec des applications d’apprentissage de la musique (piano, guitare).
- Le lancement dans le hardware avec Phase, un capteur pour les platines vinyles des DJ professionnels.
- L’importance de la recherche et développement, notamment sur le machine learning pour l’analyse audio.
- Son organisation personnelle : des semaines de travail intenses mais un grand besoin de sommeil.
- Sa méthode de management : une structure plate, peu de réunions et beaucoup d’autonomie.
- Les outils utilisés par MWM : Mattermost (alternative à Slack), Wrike, Jira, Lucca.
- Son conseil à l’entrepreneur qu’il était il y a 10 ans : « Tu vas en chier, mais si tu lâches pas, tu vas y arriver ».
FAQ
Qui est Jean-Baptiste Hironde ?
Jean-Baptiste Hironde est le co-fondateur et CEO de MWM. Ingénieur aéronautique de formation, il a choisi de se lancer dans l’entrepreneuriat juste avant la fin de ses études. Il a créé MWM, qui est aujourd’hui considéré comme le 5ème éditeur mondial d’applications mobiles, principalement dans le domaine de la musique et de la créativité. Il est l’invité de cet épisode où il retrace son parcours atypique.
Qu’est-ce que MWM ?
MWM est une entreprise française qui développe et édite des applications mobiles. Initialement connue pour son application de DJing edjing, la société a élargi son catalogue à une vingtaine d’applications, notamment pour l’apprentissage de la musique (piano, guitare, batterie). MWM s’est également diversifiée dans la conception de matériel (hardware) pour les musiciens professionnels, avec des produits comme le capteur Phase pour platines vinyles.
Pourquoi la première version d’edjing n’a-t-elle pas fonctionné ?
La première version d’edjing était une plateforme web lancée en 2009. Bien que le produit fût innovant, il n’a pas rencontré son public car il était impossible de le rendre visible sur Google. Face aux sites et blogs spécialisés déjà bien établis, la plateforme se retrouvait en page 4 des résultats de recherche, la rendant de fait invisible pour la majorité des utilisateurs potentiels. Sans budget marketing conséquent, l’acquisition de trafic était impossible.
Comment MWM a-t-il connu le succès ?
Le succès de MWM est dû à un pivot stratégique décisif en 2012 : passer du web au mobile. En lançant la toute première application de DJing gratuite sur l’App Store d’Apple, MWM a bénéficié d’une absence totale de concurrence. L’application a immédiatement capté l’essentiel du trafic mondial, générant 3 millions de téléchargements la première année de manière purement organique, par le simple bouche-à-oreille et son positionnement sur le store.
Quels types de produits MWM développe-t-il aujourd’hui ?
MWM développe une large gamme de produits centrés sur la musique et la créativité. Son catalogue comprend des applications de création musicale comme edjing, des applications d’apprentissage d’instruments (Piano by MWM, Guitar by MWM), et des outils pour les beatmakers. En plus du logiciel, MWM conçoit et commercialise du matériel (hardware) innovant pour les professionnels, comme le produit Phase, un capteur sans fil pour les platines vinyles.
