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José Nicolas : French Doctors, Kouchner et les archives du front

En 1977, sous-officier parachutiste en mission en Mauritanie, José Nicolas croise un photographe qui, de retour en France, lui envoie un livre de Gilles Caron. Il file acheter un Leica à Toulouse et ne réussit d'abord que des photos floues. Une blessure au Liban le fait réformer, une rencontre le conduit à Médecins du Monde et à Bernard Kouchner, puis à l'agence Sipa. Des décennies plus tard, il ressort ses planches contact des cartons, en tire le livre « French Doctors » et ouvre à Paris l'Atelier Galerie Taylor. Il raconte ici l'âge d'or des agences photo, sa fin, et ce qu'il reste à transmettre.

José Nicolas, du parachutisme au photojournalisme, des archives de guerre à la galerie

Un parachutiste, un Leica et des photos floues

En 1977, José Nicolas est sous-officier parachutiste, chef de groupe, en intervention en Mauritanie. Un photographe passe quelques jours avec l’unité et, une fois tout le monde rentré en France, lui envoie pour le remercier un livre de Gilles Caron qui vient de paraître. Le déclic est immédiat. Il n’y a pas de boutique photo entre Castres et Carcassonne : il monte à Toulouse, demande « le meilleur appareil », repart avec un Leica — et ne fait longtemps « que des photos floues ». Il apprend seul, petit à petit. Sa mission première reste militaire : il commande un groupe, et l’appareil ne sort que lorsque les missions le permettent. Au Liban, il croise des photographes plus anciens que lui et les regarde travailler : « je me suis dit tiens, c’est super et c’est la liberté ».

Engagé en 1974, il quitte l’armée en 1983. Un accident au Liban le fait réformer ; on lui propose autre chose, mais il n’a « pas envie de me retrouver dans un bureau ».

Sipa, Kouchner et l’âge d’or des agences

Dans la vie civile, il rencontre le photographe Jacques Pavlovsky, qui le présente à Médecins du Monde. Comme il a déjà croisé Bernard Kouchner au Liban — ils se sont d’abord disputés, puis sont devenus copains —, il part avec l’organisation : Afghanistan, Kurdistan, et beaucoup d’autres terrains. Il y fait la photo et la logistique, il faut convoyer le matériel à dos de mulet ; en Afghanistan, ils montent un hôpital souterrain. Ce sont ces images qui lui ouvrent la porte de l’agence Sipa, où il entre après sa blessure. Il voyage alors « surtout dans les pays en conflit, beaucoup d’Afrique », avec un avantage sur ses confrères : il connaît de l’intérieur les unités qu’il accompagne. Blessé une seconde fois au Rwanda, il met du temps à se remettre, choisit l’indépendance et travaille beaucoup pour VSD.

À Sipa, il se forme au contact des autres. Jacques Pavlovsky, passé par l’agence Sygma, est « un peu un maître » ; un aîné plus expérimenté partage sa chambre pendant la guerre Iran-Irak ; il lui arrive même de croiser Henri Cartier-Bresson. L’agence, à l’époque, est une machine : jusqu’à 230 personnes chez Sipa, avec le labo, les archives, la rédaction, un service sport, des coursiers, des motards et des vendeurs qui partent chaque jour faire les rédactions avec leurs sacoches. Le photographe, lui, n’a qu’une chose à faire : de bonnes photos. Il situe cette période du milieu des années 1980 à 1998-2000. Ensuite le numérique arrive, l’accès à l’image se démocratise, et l’économie s’effondre : l’agence compte aujourd’hui une vingtaine de personnes et le photographe se retrouve seul devant son ordinateur, à faire les images, à les trier, puis à les vendre. Le marché corporate a suivi le même chemin — il photographiait des bouteilles de domaines viticoles en studio, désormais « c’est le vigneron lui-même qui fait son truc ».

Sur les images générées par intelligence artificielle, il coupe court : « Je regarde pas. » Il préfère valoriser des fonds anciens, comme celui de Walter Carone, « parce que ça me fait rêver ».

Les archives, « French Doctors » et la galerie Taylor

Entre-temps, il a beaucoup édité. Un ami toulousain qui avait racheté une maison d’édition l’embarque dans une dizaine de livres de terroir : l’huile d’olive, le pastis, le cassoulet. Le reportage sur le cassoulet, commandé par un magazine, lui vaut de retourner plusieurs fois à Castelnaudary, d’être intronisé à la Confrérie du Cassoulet, puis de repartir le coffre rempli de vin et de conserves — et de se faire longuement contrôler par les douaniers au péage d’Arles. Il signe aussi des livres sur des régiments d’élite, qui lui rouvrent le terrain, en Bosnie notamment, avec le droit d’exploiter ensuite ses images dans la presse ; puis des livres sur le vin, et « Task Force », consacré à l’Afghanistan.

En 2014, au retour d’un voyage en Centrafrique, il rapatrie ses archives de l’agence Sipa : des centaines de planches contact et de diapositives, dont il mesure d’un coup l’ampleur — « incroyable, ce qu’on a fait ». Il trie, scanne, monte des projets. Un tireur noir et blanc l’aide à faire le tri, puis lui souffle l’idée d’un livre. Il appelle Bernard Kouchner. Ce sera « French Doctors. Une aventure humanitaire », publié aux Éditions de La Martinière en 2017 et préfacé par Kouchner : environ un an de fabrication et quatre voyages retenus parmi tous ceux faits ensemble, des images qui datent du début et du milieu des années 1980. Il tient à ce que ce ne soit pas un simple album : ancien reporter, il a vécu des histoires en même temps qu’il faisait des photos, et il veut que les textes les racontent — ils seront écrits par un ami journaliste avec qui il a longtemps partagé le terrain. Suivra un livre sur le Tchad, avec Pierre Haski, pays où son père militaire l’avait emmené enfant et où lui-même est retourné en para, avec les ONG, puis en photographe. Il y voit aussi le sort des Kurdes, ces « oubliés de l’histoire » à qui l’on promet un pays sans jamais le leur donner.

La galerie, enfin. Il ne voulait pas une galerie mais un « espace photographique » : un lieu où des gens de la rue entrent sans se sentir exclus. Un collectionneur chef d’entreprise le soutient, et l’Atelier Galerie Taylor ouvre à Paris en 2019 ; en avril 2023, au moment de l’entretien, il en est à sa quatrième année. Le confinement, dit-il, a été sauvé par la vente en ligne et les ventes aux enchères. On y croise des reporters comme Olivier Jobard ou Eric Bouvet, des photographes historiques dont les familles ont confié les fonds, la collection de Paris Match, et des contemporains. Les tirages vont de 300 à 3 000 euros : des photos de presse déjà parues et diffusées ne sont pas des pièces uniques, donc les prix restent accessibles. Lors d’une vente entièrement consacrée au commandant Massoud, une femme qui travaillait à la Poste et admirait le chef afghan est repartie avec un portrait à 400 euros. Son seul critère pour exposer quelqu’un tient en un mot : la générosité. « Si c’est juste du narcissisme, il y a plein de gens qui peuvent aller ailleurs. »

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • « French Doctors. Une aventure humanitaire » — José Nicolas, Éditions de La Martinière, 2017, préface de Bernard Kouchner.
  • « Task Force » — son livre consacré à l’Afghanistan.
  • Agence Sipa — l’agence photo qu’il intègre après sa réforme, et où il récupère ses archives en 2014.
  • Agence Sygma — l’une des grandes agences de l’époque, où travaillait Jacques Pavlovsky.
  • Médecins du Monde — l’organisation avec laquelle il part en Afghanistan et au Kurdistan.
  • Bernard Kouchner — rencontré au Liban, compagnon de mission puis préfacier de « French Doctors ».
  • Gilles Caron — le livre reçu en 1977 qui déclenche sa vocation.
  • Henri Cartier-Bresson — croisé du temps des agences.
  • Jacques Pavlovsky — photographe de l’agence Sygma, qui le présente à Médecins du Monde.
  • Pierre Haski — journaliste passé par Libération, auteur du texte de son livre sur le Tchad.
  • Christian Caujolle — fondateur de l’agence VU, cité parmi les figures de la photo de presse de ces années-là.
  • Walter Carone — photographe de Paris Match dont il valorise le fonds à la galerie.
  • Olivier Jobard et Eric Bouvet — reporters exposés à l’Atelier Galerie Taylor.
  • Jacques Langevin — photographe passé par l’agence Sygma, qu’il recommande pour un prochain épisode.
  • Paris Match — dont la galerie gère la collection.
  • VSD — magazine pour lequel il travaille en indépendant après le Rwanda.
  • Commandant Massoud — sujet d’une vente entièrement dédiée à la galerie.
  • Confrérie du Cassoulet, à Castelnaudary — où il a été intronisé après son reportage.

Au fil de l’épisode

  • 00:02:34 — José et Nicolas, deux prénoms : l’origine espagnole de la famille
  • 00:03:02 — 1977, en intervention en Mauritanie, la rencontre avec un photographe
  • 00:03:26 — Le livre de Gilles Caron reçu en remerciement, et le déclic
  • 00:03:49 — Le Leica acheté à Toulouse et les premières photos floues
  • 00:04:43 — L’accident au Liban et la réforme
  • 00:05:08 — Le refus du bureau, la vie civile et la rencontre qui mène à Médecins du Monde
  • 00:05:31 — Bernard Kouchner, l’Afghanistan, le Kurdistan : photo et logistique
  • 00:05:57 — L’entrée à l’agence Sipa et les années de terrain en Afrique
  • 00:06:21 — Blessé au Rwanda, puis indépendant, notamment pour VSD
  • 00:08:19 — 2014 : le retour de Centrafrique et la récupération des archives
  • 00:08:56 — L’âge d’or des agences : jusqu’à 230 personnes chez Sipa
  • 00:09:27 — Du milieu des années 1980 à 2000, puis l’arrivée du numérique
  • 00:10:23 — Trier, scanner, monter des projets : la naissance de « l’aventure humanitaire »
  • 00:11:18 — Le livre chez La Martinière, puis celui sur le Tchad avec Pierre Haski
  • 00:13:40 — L’idée d’un lieu photographique qui ne soit pas élitiste
  • 00:15:24 — La collection de Paris Match confiée à la galerie
  • 00:17:13 — Une galerie ouverte en 2019, quatrième année en avril 2023
  • 00:18:32 — Les prix pratiqués : de 300 à 3 000 euros
  • 00:18:53 — La vente dédiée au commandant Massoud
  • 00:19:42 — Comment il a rencontré Bernard Kouchner au Liban
  • 00:20:47 — L’hôpital souterrain monté en Afghanistan
  • 00:21:34 — 1974-1983 : les années d’armée
  • 00:23:29 — L’école Sipa : se former au contact des autres photographes
  • 00:24:28 — Les maîtres croisés, dont Henri Cartier-Bresson
  • 00:25:39 — Hier la machine agence, aujourd’hui le photographe seul devant son écran
  • 00:29:09 — La disparition du marché corporate et le vigneron qui fait ses photos
  • 00:29:38 — Les images générées par intelligence artificielle : « je regarde pas »
  • 00:31:23 — Comment il choisit les photographes qu’il expose
  • 00:32:08 — Les livres de terroir : huile d’olive, pastis, cassoulet
  • 00:34:09 — L’anecdote du cassoulet et des douaniers au péage d’Arles
  • 00:34:53 — Les livres sur les régiments d’élite et le terrain en Bosnie
  • 00:36:28 — « Task Force », le livre sur l’Afghanistan
  • 00:37:28 — « French Doctors », le seul livre où il s’est totalement investi
  • 00:39:16 — Un an de fabrication et le choix de quatre voyages
  • 00:41:27 — Les Kurdes, « les oubliés de l’histoire »
  • 00:43:22 — Le Tchad de l’enfance, sur les traces d’un père militaire
  • 00:45:49 — Le photographe qu’il recommande : Jacques Langevin

FAQ

Qui est José Nicolas ?

José Nicolas est un photojournaliste français. Sous-officier parachutiste de 1974 à 1983, réformé après une blessure au Liban, il devient photographe à l’agence Sipa et couvre de nombreux terrains de conflit, en particulier en Afrique. Il est aujourd’hui cofondateur de l’Atelier Galerie Taylor, à Paris, et l’auteur du livre « French Doctors ».

Comment José Nicolas est-il passé de l’armée à la photographie ?

Tout commence en 1977, en mission en Mauritanie : un photographe croisé sur place lui envoie ensuite un livre de Gilles Caron. Il achète un Leica à Toulouse et apprend seul. Réformé après un accident au Liban, il rencontre le photographe Jacques Pavlovsky, qui le présente à Médecins du Monde ; ses images le mèneront à l’agence Sipa.

Que raconte le livre « French Doctors » de José Nicolas ?

« French Doctors. Une aventure humanitaire » réunit les archives de ses missions aux côtés de Bernard Kouchner et de Médecins du Monde. Publié aux Éditions de La Martinière en 2017 et préfacé par Kouchner, il retient quatre voyages. José Nicolas refusait un livre fait uniquement d’images : les histoires vécues sur le terrain y comptent autant que les photos.

Qu’est-ce que l’Atelier Galerie Taylor ?

C’est l’espace photographique parisien cofondé par José Nicolas et ouvert en 2019, soutenu par un collectionneur chef d’entreprise. Il le voulait non élitiste, ouvert aux passants autant qu’aux amateurs. On y trouve des reporters, des photographes historiques dont les fonds lui ont été confiés, des contemporains, et la collection de Paris Match.

Pourquoi l’âge d’or des agences photo s’est-il achevé ?

Selon José Nicolas, les agences employaient des équipes entières — labo, archives, rédaction, vendeurs —, jusqu’à 230 personnes chez Sipa, et les journaux avaient les moyens d’acheter. Le photographe n’avait qu’à faire de bonnes photos. À partir de 1998-2000, le numérique démocratise l’accès à l’image et cette économie disparaît : il se retrouve seul à tout faire.

Combien coûte un tirage de photojournalisme à l’Atelier Galerie Taylor ?

Les prix vont de 300 à 3 000 euros, un choix assumé. José Nicolas rappelle que les photos de reporters ont déjà circulé dans la presse et sur internet : ce ne sont pas des pièces uniques, contrairement à une création contemporaine. Lors d’une vente consacrée au commandant Massoud, un portrait est parti à 400 euros.

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