Le tête-à-tête avec la mine
Le major Hugues est démineur au sein du génie de l’armée de Terre. Un métier qu’il décrit comme une passion, où la maîtrise de soi est la première des qualités. Il raconte sa toute première neutralisation en Bosnie, en 1994 : une mine antipersonnel yougoslave, la PMA2. L’occasion de tordre le cou à une idée reçue popularisée par le cinéma : non, une mine ne se déclenche pas quand on retire son pied, mais instantanément. Il explique qu’il existe plusieurs familles de mines, de la mine à action locale qui ne blesse que la personne qui marche dessus, aux mines bondissantes ou à fragmentation, bien plus meurtrières.
Pour lui, chaque intervention est un « tête-à-tête avec la mine ». Loin de l’appréhension, il ressent de la satisfaction à mettre en œuvre des gestes techniques longuement répétés en formation. « On est content d’enfin pouvoir le faire en réel », confie-t-il.
La pollution des champs de bataille
Trente ans après son intervention en Bosnie, le major Hugues y est retourné et a constaté que le danger était toujours présent. Des champs de mines entiers subsistent, notamment dans les zones boisées et escarpées. Cette pollution des sols par les engins de guerre est un héritage durable des conflits. Il prend l’exemple de l’Ukraine, devenu selon lui « le pays le plus miné du monde », où la dépollution prendra des décennies et coûtera des milliards. Cette pollution ne se limite pas aux mines : elle inclut toutes les munitions non explosées (obus, roquettes, bombes) qui jonchent les anciens champs de bataille.
Il se souvient ainsi d’une intervention en Afghanistan sur une bombe russe de 250 kg, présente dans un champ depuis plus de 25 ans, à seulement 30 mètres des habitations. Impossible de la détruire sur place, son équipe a dû la désolidariser de son système de mise à feu avant de la transporter par hélicoptère pour la détruire plus loin.
Un expert du renseignement
Le métier de démineur ne se résume pas à l’action. Une grande partie du travail consiste en une analyse minutieuse du contexte, de la zone et de l’engin. Aujourd’hui, cette phase est facilitée par l’usage de drones. Le travail en binôme est également une règle d’or : « On travaille mieux à deux cerveaux qu’un seul ». Cette collaboration permet de valider chaque étape et de se soutenir mutuellement. Face aux menaces qui évoluent, notamment les engins explosifs improvisés (IED), le démineur devient un maillon essentiel de la chaîne du renseignement.
En effet, neutraliser un IED plutôt que le détruire permet de le faire analyser. Les spécialistes peuvent y retrouver des traces ADN, des empreintes, ou identifier les composants électroniques pour remonter les filières d’approvisionnement des groupes terroristes. C’est un véritable jeu du chat et de la souris, où l’ennemi adapte ses pièges en observant les procédures des démineurs, qui doivent eux-mêmes sans cesse faire évoluer leurs propres méthodes.
Un métier de passion et de transmission
Après de nombreuses opérations en Afghanistan, au Mali ou au Kosovo, le major Hugues se consacre aujourd’hui à la formation et au renseignement au sein du Pôle Interarmées Munex, à l’école du génie d’Angers. Sa mission est de collecter les informations sur les nouvelles menaces apparues sur les théâtres d’opérations, comme en Ukraine, pour adapter en temps réel la formation des futurs démineurs. Il insiste sur l’importance de la transmission, pour rendre ce que les anciens lui ont appris.
Si les technologies comme les robots et les drones sont des aides précieuses, il estime que rien ne remplace l’intervention humaine, surtout lorsqu’il s’agit de récupérer des indices sur un engin. Pour devenir un bon démineur, il n’y a pas de secret selon lui : « Il faut que ce soit un passionné. On ne peut pas être un bon démineur si on n’est pas passionné par les munitions. »
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Personnes : Major Hugues, Capitaine Brault
- Lieux : Angers (École du Génie), Afghanistan, Mali, Bosnie, Irak, Ukraine, Kosovo, Polynésie (atoll d’Hikueru)
- Organisations et unités : Armée de Terre, Légion étrangère, Pôle Interarmées Munex, 2e régiment de dragons, Sécurité civile
- Équipements et munitions : Mine antipersonnel PMA2, hélicoptère Caracal, véhicule blindé léger (VBL)
- Concepts : EOD (Explosive Ordnance Disposal), IED (Engin explosif improvisé), RC-IED (IED radiocommandé), WIT (Weapon Intelligence Team)
- Œuvre citée : Démineurs (film)
Au fil de l’épisode
- Le retour du major Hugues à l’École du Génie d’Angers, un lieu de formation essentiel.
- Qu’est-ce qu’une mine antipersonnel et comment fonctionne-t-elle ?
- Le récit de sa première neutralisation en Bosnie en 1994 sur une mine yougoslave PMA2.
- Le mythe du déclenchement de la mine quand on lève le pied, une pure invention de cinéma.
- Les différentes familles de mines antipersonnel et leur dangerosité variable.
- La procédure de déminage systématique : sonder le sol tous les deux centimètres.
- La culture française de la neutralisation, qui privilégie le désamorçage à la destruction sur place.
- La persistance des champs de mines en Bosnie, 30 ans après la guerre.
- L’Ukraine, devenu le pays le plus miné au monde.
- La pollution des champs de bataille par les munitions non explosées.
- L’intervention sur une bombe russe de 250 kg en Afghanistan, à proximité d’un village.
- Le transport de la bombe sous un hélicoptère Caracal pour la détruire en zone sécurisée.
- La psychologie du démineur : le « tête-à-tête avec la mine » et la gestion du stress.
- L’analyse d’une scène du film Démineurs et la question de la tenue de protection.
- L’importance de la phase d’analyse et de renseignement avant toute intervention.
- Le rôle crucial du binôme : « on travaille mieux à deux cerveaux qu’un seul ».
- La menace des engins explosifs improvisés (IED) et la collecte de renseignement.
- L’analyse forensique (ADN, empreintes) pour remonter les réseaux terroristes.
- L’exemple d’un véhicule piégé avec 600 kg d’explosifs au Mali.
- Comment l’ennemi piège des munitions pour cibler spécifiquement les équipes de démineurs.
- L’utilisation des réseaux sociaux pour se renseigner sur les nouvelles armes utilisées en Ukraine.
- Le rôle du Pôle Interarmées Munex dans la formation et la veille technologique.
- L’apport des drones et des robots dans le métier de démineur.
- Une mission en Polynésie pour détruire des obus du 19e siècle.
- Le conseil aux jeunes qui voudraient devenir démineur : être passionné avant tout.
- La conduite à tenir pour un civil qui découvre un engin suspect : ne jamais toucher et prévenir la gendarmerie.
FAQ
Qui est le major Hugues ?
Le major Hugues est un sous-officier de l’armée de Terre française, spécialiste du déminage et des engins explosifs (EOD). Appartenant à l’arme du Génie, il a une longue expérience des opérations extérieures, notamment en Bosnie, en Afghanistan et au Mali. Il a été confronté à une grande variété de menaces, des mines antipersonnel aux bombes et aux engins explosifs improvisés. Il participe désormais à la formation des nouvelles générations de démineurs et à la collecte de renseignement au Pôle Interarmées Munex à Angers.
Qu’est-ce qu’un engin explosif improvisé (IED) ?
Un engin explosif improvisé, ou IED (de l’anglais Improvised Explosive Device), est une bombe artisanale. Contrairement aux munitions militaires conventionnelles, il est fabriqué à partir de divers composants, parfois en récupérant l’explosif d’anciens obus. Souvent utilisés par les groupes terroristes, les IED peuvent être déclenchés de multiples façons, par exemple avec un téléphone portable. Leur analyse après désamorçage est une source de renseignement cruciale pour identifier les composants, les fabricants et remonter les filières.
Pourquoi les démineurs travaillent-ils toujours en binôme ?
Le travail en binôme est une règle de sécurité et d’efficacité fondamentale. Il permet de confronter deux analyses d’une même situation, ce qui réduit le risque d’erreur. Le « numéro 2 » apporte un soutien essentiel au « numéro 1 » qui intervient sur l’engin, en gérant l’environnement et en préparant le matériel. Cette collaboration assure une vérification croisée des décisions et permet à l’un de prendre le relais si l’autre ne se sent pas en pleine possession de ses moyens.
Quelle est la différence entre neutraliser et détruire une bombe ?
Détruire une bombe consiste à la faire exploser sur place de manière contrôlée. La neutraliser, c’est la désamorcer pour la rendre inerte sans la faire exploser. Le major Hugues explique que la neutralisation est souvent privilégiée car elle permet de récupérer l’engin intact. Cette récupération est essentielle pour l’analyser, comprendre son fonctionnement et son origine, et ainsi recueillir un renseignement précieux pour adapter les tactiques et lutter contre les réseaux ennemis, surtout dans le cas des IED.
Que faut-il faire si on trouve un obus dans son jardin ?
Si vous trouvez un objet ressemblant à un obus, une grenade ou toute autre munition, la règle absolue est de ne jamais y toucher. Même après plus d’un siècle, ces engins peuvent rester extrêmement dangereux et sensibles. Il faut immédiatement s’en éloigner et prévenir la gendarmerie ou la police. Eux seuls sont habilités à contacter les services de déminage de la sécurité civile, qui viendront prendre en charge l’engin en toute sécurité.
