De la peinture au Polaroïd, l’histoire d’une lente bascule
Marjolaine Vuarnesson n’est pas venue à la photographie par le plus court chemin. Elle expose dès l’âge de quinze ans, en 1995, d’abord de la peinture, du dessin et du fusain, avant de migrer vers la sculpture — au point d’être « le vilain petit canard » des expositions, celle que l’on ne savait jamais classer entre les peintres et les sculpteurs. Longtemps, la photographie l’agace : elle passe trois mois sur une toile quand un photographe expose, « au même prix », une image faite « en un clic ». Vers 2007-2008, en panne d’inspiration, elle emprunte l’appareil numérique hybride de son père « pour s’éclater un peu », découvre la macro et comprend que la photographie n’a rien d’un simple déclic. Naît alors sa première série, « Un petit monde dans une goutte d’eau ». Puis elle hérite du matériel argentique de son grand-père, dont deux Polaroïd, et se remet à l’argentique autour de 2014-2015 : elle y trouve des possibilités créatives plus riches que le numérique, et surtout le plaisir de travailler sa passion loin de l’écran, elle qui passe déjà « dix, douze heures par jour devant l’ordinateur » pour son métier.
De ce parcours d’artiste, elle garde une conviction : l’appareil n’est qu’un outil, « du moment que je fige ce que je vois », au Polaroïd, au numérique ou même à l’iPhone.
Triturer le Polaroïd, vendre des originaux uniques
Le Polaroïd est devenu sa matière de prédilection — une matière rare et fragile. Elle raconte comment « une association de fous », Impossible Project, a racheté les machines de Polaroïd pour continuer à fabriquer les films, avant que la marque ne reprenne le tout en 2019. Mais les nouvelles chimies, privées de certains composants interdits, tiennent mal dans le temps : les images s’effacent. D’où son travail sur la pellicule elle-même — « triturer le Polaroïd », séparer et transférer l’émulsion, conserver et retravailler le négatif — pour figer l’image et la sauver de l’oubli. Chaque tirage est ensuite scanné en haute définition, car Marjolaine Vuarnesson a fait un choix qu’elle tient de la peinture : ne vendre que des originaux, à un seul exemplaire. « Tu produis une œuvre unique, tu la vends […] et t’es content de savoir que ce quelqu’un d’autre va l’apprécier », résume-t-elle, plutôt que de la voir « prendre la poussière dans un grenier ». Le livre Apparitions rassemble d’ailleurs dix-sept Polaroïd, dont trois en couleur, tirés d’un stock devenu précieux tant la pellicule est chère et difficile à trouver.
Cette exigence d’artiste se double d’un vrai parcours d’exposition : en vingt-sept ans, elle approche de sa centième exposition, a été finaliste d’un concours du magazine Photo en 2013, et fait partie du collectif international The Twelve Twelve Project, entièrement dédié au Polaroïd.
Apparitions, un rêve édité aux éditions Bessard
Apparitions est d’abord une histoire d’éditing. En 2019, Marjolaine Vuarnesson suit une masterclass consacrée à la construction d’une série d’auteur, sous le parrainage du photographe Julien Magre. Elle y apprend non plus à montrer une technique, mais à « raconter une histoire » — et à identifier ce qui fait qu’une image est « une photo de Marjolaine ». La série mêle photographies couleur et négatifs de Polaroïd (notamment ceux de sa série « Dream City ») pour dérouler le rêve d’une femme : le désir, la sensualité, la solitude, la tristesse, la fragilité, la résilience, jusqu’à l’image finale du soleil du matin qui la réveille. Le livre s’ouvre sur une citation de Romain Gary, tirée de La Promesse de l’aube — « Je n’ai jamais imaginé qu’on pût être à ce point hanté par une voix, un cou, par des épaules, par des mains » — et place volontairement le texte après les images, pour ne pas guider le regard. Marjolaine Vuarnesson commente plusieurs photographies : une fumée de cigarette épousant les courbes d’un corps de femme, réalisée en 2012 dans le pic avant d’une péniche ; une poire abîmée façon Blanche-Neige ; une aiguille figée comme dans La Belle au bois dormant ; un papillon de collection pour dire l’éphémère.
Côté fabrication, le projet a d’abord failli capoter avec un premier éditeur, avant d’aboutir aux éditions Bessard, grâce à Pierre Bessard rencontré à Arles. Financé en partie par un crowdfunding (quatre-vingts préventes), tiré à 300 exemplaires — dont un coffret limité à 30 avec tirage argentique —, relié à la japonaise sous une couverture en papier Fedrigoni parcheminé qu’elle imprime et plie elle-même, le livre paraît fin janvier 2022 et accompagne ses expositions de l’année, à L’Aiguillage (rue des Frigos, à Paris) puis aux Promenades photographiques de Vendôme.
Pour aller plus loin
- Le site de Marjolaine Vuarnesson
- Le livre Apparitions à La Nouvelle Chambre Claire
- Marjolaine Vuarnesson à la Galerie Rastoll
Les références de l’épisode
- Apparitions — le livre de Marjolaine Vuarnesson, publié aux éditions Bessard (2022).
- Romain Gary, La Promesse de l’aube — roman dont une citation ouvre le livre.
- Impossible Project — collectif ayant relancé la production des films Polaroïd, racheté par Polaroïd en 2019.
- The Twelve Twelve Project — collectif international de photographes travaillant au Polaroïd, dont l’invitée fait partie.
- Éditions Bessard — maison d’édition photo dirigée par Pierre Bessard.
- Julien Magre — photographe, parrain de la masterclass d’éditing suivie par l’invitée.
- Bernard Plossu et Max Pam — photographes publiés par les éditions Bessard, cités durant l’échange.
- Eric Bouvet — photographe évoqué à propos de l’exposition de Polaroïd.
- Magazine Photo — concours dont l’invitée a été finaliste en 2013.
- Les Promenades photographiques — festival de Vendôme où est exposée la série Apparitions.
Au fil de l’épisode
- 00:00:58 — Présentation de l’invitée et de son parcours : peinture, sculpture, puis photographie.
- 00:03:34 — Les premières macros et la série « Un petit monde dans une goutte d’eau ».
- 00:04:23 — L’héritage argentique du grand-père et le retour au Polaroïd.
- 00:05:27 — Trouver des films Polaroïd : l’histoire d’Impossible Project.
- 00:06:48 — Chimie fragile et travail du transfert d’émulsion et du négatif.
- 00:07:20 — Scanner ses images et vendre des originaux uniques.
- 00:12:35 — Vingt-sept ans de carrière et la centième exposition.
- 00:15:39 — Finaliste d’un concours du magazine Photo en 2013.
- 00:17:09 — Le collectif The Twelve Twelve Project.
- 00:18:45 — La série Apparitions et l’éditing avec Julien Magre.
- 00:23:11 — L’histoire du rêve que raconte le livre.
- 00:24:31 — La fumée en forme de corps, photographiée sur une péniche en 2012.
- 00:47:00 — Le passage par un éditeur et l’arrivée aux éditions Bessard.
- 00:51:00 — Reliure japonaise, papier Fedrigoni et couverture transparente.
- 00:54:01 — Fabriquer les couvertures à la main.
- 00:59:06 — Les expositions à venir : L’Aiguillage et Vendôme.
FAQ
Qui est Marjolaine Vuarnesson ?
Marjolaine Vuarnesson est une artiste photographe et plasticienne française. Peintre et sculptrice dès l’âge de quinze ans, elle est venue à la photographie dans les années 2000, d’abord par la macro, puis par l’argentique et le Polaroïd. Elle travaille surtout en séries et vend ses images comme des œuvres uniques, à la manière d’un peintre.
Qu’est-ce que le livre Apparitions ?
Apparitions est le livre photo de Marjolaine Vuarnesson, publié aux éditions Bessard début 2022. Il mêle photographies couleur et négatifs de Polaroïd pour raconter le rêve d’une femme — désir, solitude, fragilité, résilience. Tiré à 300 exemplaires et relié à la japonaise, il s’ouvre sur une citation de Romain Gary et place le texte après les images.
Comment travaille-t-elle le Polaroïd ?
Elle « triture » ses Polaroïd : elle sépare le film, transfère l’émulsion et conserve le négatif pour retravailler l’image. Cette manipulation permet de figer la photographie et de la protéger de l’effacement, car les chimies récentes tiennent mal dans le temps. Chaque tirage est ensuite scanné en haute définition avant que l’original ne soit vendu.
Pourquoi ne vend-elle que des originaux uniques ?
Marjolaine Vuarnesson tient cette pratique de la peinture : produire une œuvre unique, puis s’en séparer. Elle préfère savoir qu’un collectionneur va l’accrocher et l’apprécier plutôt que de la garder chez elle. Elle ne réédite donc pas ses images, sauf exceptions, et considère qu’un original argentique garde tout son sens, contrairement au numérique.
Où voir son travail et acheter Apparitions ?
Ses séries et ses expositions sont présentées sur son site personnel. Le livre Apparitions est disponible à la librairie La Nouvelle Chambre Claire. En 2022, la série était aussi exposée à L’Aiguillage, rue des Frigos à Paris, puis au festival Les Promenades photographiques de Vendôme, où le livre pouvait être acheté et signé.
