Un bootstrappeur avant l’invention du mot
Patrice Cassard n’a ni diplôme, ni parcours balisé : il a arrêté l’école en première, fait son service militaire à Djibouti, puis appris le web sur le tas à la fin des années 1990, dans une petite agence puis chez Gameloft. C’est là, alors que les mobiles ne peuvent encore faire tourner aucun jeu, qu’il tient un blog de veille et agrège sa toute première communauté d’un millier de personnes. Il se décrit lui-même comme « un artisan ou un bricoleur du web », un solitaire qui construit tout dans son coin. « Effectivement, je bootstrappais avant que ce soit un terme qui existe », résume-t-il.
Cette figure de l’entrepreneur introverti, qui refuse de grossir et de lever des fonds, traverse tout l’entretien.
La Fraise, du copycat assumé au phénomène
Après Gameloft, il lance lafraise.com. D’abord une boutique de gadgets pour geeks, calquée sur l’américain ThinkGeek. Puis il découvre Threadless et son modèle : des graphistes proposent des visuels, la communauté vote, et les mieux notés sont imprimés en série limitée. « Je n’ai jamais caché que c’était un copycat », assume-t-il. Le t-shirt se vend 22 euros, un nouveau modèle sort au minimum chaque semaine, et les visuels les mieux notés « ne tenaient pas la journée ». Sa règle de marge est enfantine : vendre trois fois le prix d’achat, pour qu’il lui reste « un tiers à la fin ».
Le succès grimpe jusqu’à environ 220 000 euros de chiffre d’affaires mensuel, pour près de 10 000 t-shirts, gérés par une équipe de trois personnes seulement.
La transparence comme stratégie
L’arme secrète de La Fraise, c’est la transparence totale. Sur son blog, Patrice Cassard publie son chiffre d’affaires, le nombre de t-shirts vendus, le quotidien de la boîte avec ses deux associés. Les commentaires affluent : « c’est un petit réseau social à lui tout seul », dit-il. Cette proximité rassure les nouveaux clients et nourrit une fidélité que renforcent des gestes simples, comme un bonbon glissé dans chaque colis. Sa devise commerciale : le client est roi, on le rembourse toujours et on ne remet jamais en cause sa bonne foi.
Faute d’envie de structurer une grosse entreprise, il finit par vendre La Fraise au groupe allemand Spreadshirt, pour environ deux millions d’euros — dont il lui reste à peu près un million et demi net.
Archiduchesse, l’éthique en couleurs
Rebelote, quelques années plus tard, avec Archiduchesse. Un fabricant de chaussettes de la région de Limoges, dont les machines tournent au ralenti, lui propose de vendre ses produits. Avec sa compagne, il a l’idée de chaussettes unies mais franchement colorées, pour s’accorder aux baskets, en petites séries et fabriquées en France. « Le changement vient de l’offre », défend-il, refusant les ateliers dont il ignore les conditions de travail. Le site est de nouveau développé par Xavier Poitau et son agence Axome, qui détient une part de la marque.
Le modèle est moins spectaculaire que La Fraise mais plus régulier : un « business de fond », rentable dès les premiers mois, qu’il finira lui aussi par revendre.
Les échecs et le renouveau no-code
Patrice Cassard ne cache pas ses ratés. Super Bécane, sa boutique et son site d’accessoires de vélo, s’est soldé par un échec qu’il analyse froidement : une boutique physique trop lourde, des produits « très beaux mais très chers », et surtout l’absence de passion. « Plus jamais de ma vie je fais ça », tranche-t-il. Sa leçon : ne jamais entreprendre par pur opportunisme. Depuis le premier confinement, il s’est pris de passion pour le no-code, qu’il pratique avec Adalo puis Bubble.
Grâce à ces outils, il a bâti seul une application qui aurait demandé, dit-il, plusieurs développeurs et des dizaines de milliers d’euros. Il y voit une autonomie totale et développe Les Puces, une marketplace du vintage réservée aux objets d’avant l’an 2000.
Patrice Cassard nous recommande…
- « L’Œuvre de Dieu, la part du Diable » — John Irving, son roman favori, qu’il conseille de lire (si possible en anglais).
- « Le Monde selon Garp » et « L’Hôtel New Hampshire » — John Irving, deux autres titres du même auteur qu’il cite avec enthousiasme.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Gameloft — le studio de jeux mobiles où il a débuté sa carrière web.
- ThinkGeek — la boutique geek américaine qui a inspiré la première version de La Fraise.
- Threadless — le site américain de t-shirts votés par la communauté, modèle avoué de La Fraise.
- Spreadshirt — le groupe allemand d’impression à la demande qui a racheté La Fraise.
- Axome — l’agence de Xavier Poitau, développeur de La Fraise puis d’Archiduchesse.
- American Apparel — le fournisseur de t-shirts qu’il privilégiait pour des raisons éthiques.
- Broussaud Textiles — le fabricant de chaussettes de la région de Limoges derrière Archiduchesse.
- Adalo et Bubble — les outils no-code qu’il utilise aujourd’hui.
- Presse-Citron — le blog d’Éric Dupin, parmi ses tout premiers lecteurs.
- Lydia — évoquée via Cyril Chiche à propos de la logique application contre web.
Au fil de l’épisode
- 00:06:49 — Ses débuts et l’ère Gameloft, quand il faisait de la veille sur des mobiles incapables de faire tourner un jeu.
- 00:21:06 — La naissance de La Fraise, entre bootstrap et copie assumée de Threadless.
- 00:39:52 — Comment il trouvait ses premiers graphistes et faisait voter la communauté.
- 00:53:06 — La transparence totale : publier son chiffre d’affaires et le quotidien de la boîte.
- 01:15:55 — Archiduchesse, une écoconception à trois autour de la chaussette made in France.
- 01:43:30 — Sa nouvelle passion, le no-code, et le projet Les Puces.
FAQ
Qui est Patrice Cassard ?
Patrice Cassard est un entrepreneur web français, considéré comme l’un des pionniers du e-commerce et du bootstrap dans l’Hexagone. Autodidacte et solitaire, il a fondé les marques La Fraise, spécialisée dans les t-shirts communautaires, puis Archiduchesse, dédiée aux chaussettes colorées made in France. Il se passionne aujourd’hui pour le no-code.
Qu’est-ce que La Fraise ?
La Fraise est un site de vente de t-shirts fondé par Patrice Cassard, largement inspiré de l’américain Threadless. Des graphistes y proposaient des visuels, la communauté votait, et les modèles les mieux notés étaient imprimés en série limitée et vendus 22 euros. La marque a atteint jusqu’à 220 000 euros de chiffre d’affaires mensuel.
À qui Patrice Cassard a-t-il vendu La Fraise ?
Patrice Cassard a vendu La Fraise au groupe allemand Spreadshirt, spécialiste de l’impression à la demande. Le montant tourne autour de deux millions d’euros, dont il lui est resté environ un million et demi net après impôts. Il explique avoir vendu par lassitude de devoir structurer une entreprise plus grosse.
Qu’est-ce qu’Archiduchesse ?
Archiduchesse est une marque de chaussettes colorées fabriquées en France, lancée par Patrice Cassard après La Fraise. L’idée, née avec sa compagne, était de proposer des chaussettes unies aux teintes vives pour s’accorder aux baskets. Fabriquée par un atelier de la région de Limoges, la marque revendique une démarche éthique et écoresponsable.
Qu’est-ce que le bootstrap selon Patrice Cassard ?
Pour Patrice Cassard, le bootstrap consiste à créer un business sans lever de fonds, en partant de ce qu’on a sous la main et en faisant grossir le projet petit à petit. Ses entreprises n’ont jamais dépassé trois personnes. Il s’appuie surtout sur le contenu et la communauté plutôt que sur des investissements extérieurs.
Que fait Patrice Cassard aujourd’hui ?
Depuis le premier confinement, Patrice Cassard se consacre au no-code, qu’il pratique avec les outils Adalo et Bubble. Il développe Les Puces, une marketplace du vintage réservée aux objets d’avant l’an 2000. Il apprécie cette autonomie, qui lui permet de créer seul des applications autrefois réservées à des équipes de développeurs.
