Du terrain au sommet
Le général d’armée Pierre Schill raconte ses débuts, insistant sur une règle fondamentale de l’armée française depuis la défaite de 1870 : tout officier, même un futur général, commence sa carrière à la base. Il se souvient avec précision de son arrivée comme jeune lieutenant au 3e RIMA, à la tête d’une section de 42 soldats aguerris revenant tout juste de la guerre du Golfe. Face à des hommes plus expérimentés, il a dû trouver sa légitimité non pas dans l’expérience du feu, qu’il n’avait pas, mais dans la bienveillance de ses supérieurs, le soutien de son sous-officier adjoint et, surtout, en restant lui-même. Selon lui, la clé du commandement évolue avec le grade : si le chef de groupe doit être le meilleur combattant, le chef de section doit organiser et anticiper, et le capitaine doit exceller en tactique et savoir défendre son unité tout en servant un « bien supérieur ».
Cette progression à travers tous les échelons lui a permis de ne jamais perdre le contact avec la réalité du terrain, un équilibre qu’il juge essentiel aujourd’hui pour fixer des ambitions élevées mais réalistes pour l’ensemble de l’armée de Terre.
Une armée face aux nouvelles menaces
Conscient des bouleversements géopolitiques actuels, Pierre Schill décrit un monde entré dans une nouvelle ère, comparable en intensité à la fin de la Guerre froide ou aux attentats du World Trade Center. Face à ces menaces, il adopte une posture réaliste : il ne s’agit pas de céder au fatalisme, mais de s’assurer que l’armée de Terre puisse peser sur le cours des événements. Sa vision est celle d’une force suffisamment dissuasive pour « empêcher la montée aux extrêmes » et assez forte pour « gagner les tests » qui se présenteront. Il souligne la double responsabilité de la France : assurer seule la défense de son territoire et jouer un rôle moteur au sein des coalitions, comme en Roumanie ou en Estonie, où les alliés européens attendent beaucoup de l’armée française.
« On n’est pas prisonnier d’un déterminisme, c’est-à-dire de quelque chose qui serait écrit à l’avance. Il y a des tas de batailles qui vont changer le cours de l’histoire. »
Entre esprit guerrier et innovation
La question qui occupe chaque jour le CEMAT est celle de l’équilibre entre la continuité et le changement. Le socle immuable, c’est la « force morale » et l’« esprit guerrier » des soldats, une qualité qu’il considère comme le principal atout de l’armée de Terre. Mais sur cette base, une transformation est indispensable pour s’adapter à un combat devenu paradoxal, mêlant la rusticité des tranchées à la haute technologie des drones et des systèmes d’information. Pour ne pas « rater la marche », il pousse ses troupes à innover, quitte à surjouer le message. Il prend l’exemple des drones : au-delà des programmes d’acquisition menés au sommet, il encourage un « esprit pionnier » à la base, donnant aux régiments les moyens et la liberté de bricoler, d’expérimenter et d’inventer leurs propres solutions, même à bas coût.
Cette culture de l’innovation doit permettre de renforcer les points forts de l’armée — sa polyvalence et sa force morale — tout en comblant ses faiblesses identifiées : le manque de puissance de feu et de profondeur logistique.
Le sens du commandement
Dans son livre Le sens du commandement, Pierre Schill détaille sa philosophie du leadership, qu’il résume par le « commandement par intention ». Il se dit « en guerre contre le micro-management » et prône un style où le chef fixe la finalité, le sens de la mission, mais laisse à ses subordonnés l’initiative des modalités. Pour illustrer son propos, il utilise l’analogie du frigo : plutôt que de rêver à un plat idéal pour ensuite constater qu’il manque tous les ingrédients, un bon chef regarde d’abord ce qu’il a à sa disposition et adapte son ambition en conséquence. Il détaille la méthode appliquée en opération, qu’il souhaite voir diffusée au quartier : prévenir en amont, associer les subordonnés à la planification, donner des ordres clairs sur l’intention, et exiger un retour (le « backbrief ») sur la manière dont la mission sera exécutée.
Cette autonomie n’est cependant pas un chèque en blanc. Elle est indissociable d’une culture du résultat, car dans l’armée, l’échec n’est pas une option : « Seul la victoire compte ».
Pierre Schill nous recommande…
- Les œuvres de Jean Giono — Un auteur dont le général Schill apprécie particulièrement la poésie.
Pour aller plus loin
- Le sens du commandement, l’ouvrage du général Schill aux éditions du Cerf.
- S’engager.fr, pour toutes les informations sur les métiers de l’armée de Terre.
- Prendre rendez-vous avec un conseiller en recrutement.
Les références de l’épisode
- Œuvres : « Le sens du commandement » (livre de Pierre Schill), « La 317e section » (film), « Soldat Ryan » (film), l’INF 202 (manuel d’emploi du chef de section d’infanterie).
- Personnes : Jean Giono, général MacArthur.
- Lieux et unités : Saint-Cyr Coëtquidan, 3e RIMA (Régiment d’Infanterie de Marine), Vannes, Carcassonne, Fréjus, le Sahel, la Roumanie, l’Estonie, le Liban, la 13e DBLE (Demi-Brigade de Légion Étrangère).
- Équipements et programmes : fusil HK, drones SMDR et DT46, munitions Vélos, véhicules Griffon, Serval et Jaguar, programme Scorpion, drone Parrot Anafi.
- Institutions et événements : armée de Terre, ONU, éditions du Cerf, Terre Fraternité, guerre du Golfe, défaite de 1870, Première et Deuxième Guerres mondiales, attaque du World Trade Center, fin de la Guerre froide.
Au fil de l’épisode
- L’importance pour un chef de commencer sa carrière à la base, une leçon tirée de la défaite de 1870.
- Son expérience de jeune lieutenant, confronté à des soldats revenant de la guerre du Golfe.
- Comment asseoir sa légitimité quand on manque d’expérience sur le terrain.
- Les qualités attendues d’un chef selon son niveau de responsabilité : chef de section, commandant de compagnie, etc.
- La nécessité de toujours agir pour un « bien supérieur » qui dépasse sa propre unité.
- Le rôle actuel du CEMAT : faire le lien entre la réalité du terrain et la vision stratégique.
- Son analyse du contexte géopolitique : un monde bouleversé qui exige une armée forte et dissuasive.
- Le rôle moteur de la France et de son armée au sein des coalitions européennes.
- Le socle de l’armée de Terre : la force morale et l’esprit guerrier.
- Le défi de la transformation : allier la rusticité du combat classique aux nouvelles technologies.
- Pourquoi le chef doit parfois « exagérer » son message pour impulser le changement et l’innovation.
- L’exemple des drones, symbole d’une innovation qui doit venir à la fois d’en haut et d’en bas.
- L’« esprit pionnier » : encourager l’expérimentation et la prise d’initiative dans les régiments.
- Les forces (polyvalence, moral) et les faiblesses (puissance de feu, logistique) de l’armée de Terre.
- La difficulté de son poste : trouver le bon rythme pour la transformation, sans aller ni trop vite, ni trop lentement.
- L’analogie du frigo : adapter son ambition aux ressources disponibles plutôt que de se plaindre du manque.
- Sa philosophie du « commandement par intention » pour lutter contre le micro-management.
- La méthode de commandement en opération (tiers-temps, backbrief, etc.) qu’il veut voir appliquée au quotidien.
- La différence entre le droit à l’échec au quartier (pour apprendre) et l’obligation de résultat en opération.
- Le principe de l’« intéressement » pour récompenser les unités vertueuses.
- Le questionnaire final : ses réponses directes sur le commandement, ses doutes et ses inspirations.
FAQ
Qui est Pierre Schill ?
Le général d’armée Pierre Schill est le Chef d’État-Major de l’armée de Terre (CEMAT) depuis 2021. Ancien fantassin des troupes de marine, il a gravi tous les échelons depuis le grade de lieutenant. Il porte une vision de transformation pour l’armée, axée sur l’innovation et un style de commandement fondé sur la responsabilisation et l’initiative, une philosophie qu’il détaille dans son livre « Le sens du commandement ».
Qu’est-ce que le « commandement par intention » ?
Le « commandement par intention » est une philosophie de leadership défendue par le général Schill. Elle consiste pour un chef à définir clairement l’objectif final et le sens de la mission (le « pourquoi »), tout en laissant à ses subordonnés une large autonomie sur les moyens à mettre en œuvre (le « comment »). Cette approche vise à favoriser l’initiative, la réactivité et la responsabilisation à tous les niveaux, en opposition au micro-management qui bride la performance.
Pourquoi l’innovation est-elle un enjeu majeur pour l’armée de Terre ?
Pour le général Schill, l’innovation est cruciale pour que l’armée de Terre s’adapte aux nouvelles menaces et à la nature changeante des conflits, qui mêlent combat rustique et haute technologie (drones, guerre électronique). Il prône une double approche : des programmes d’équipement majeurs pilotés par l’état-major, mais aussi un « esprit pionnier » encouragé à la base, où les soldats sont incités à expérimenter et à développer leurs propres solutions pour garder une longueur d’avance.
Quelles sont les principales forces et faiblesses de l’armée de Terre selon son chef ?
Selon le général Schill, la plus grande force de l’armée de Terre réside dans ses qualités humaines : la force morale de ses soldats, leur esprit guerrier et leur grande polyvalence, qui lui permet de tout faire, de la mission Sentinelle au combat de haute intensité. Ses faiblesses sont en revanche sa puissance de feu et sa profondeur logistique (stocks de munitions, pièces de rechange), des domaines qu’il s’attache à renforcer en priorité.
Que raconte le général Schill dans son livre « Le sens du commandement » ?
Dans son livre « Le sens du commandement », le général Pierre Schill partage sa vision du leadership, applicable au monde militaire comme au civil. Il y développe sa philosophie du « commandement par intention », qui valorise la confiance, la prise d’initiative et la culture du résultat. Il explique comment ce style de management, inspiré des opérations, est essentiel pour transformer une organisation et la rendre plus agile et efficace face aux défis contemporains.
