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La photo, une bonne excuse pour rencontrer des gens – Sébastien ROIGNANT #31

Breton installé près de Lyon, Sébastien Roignant est venu à la photographie par le cinéma et l'infographie 3D, avant d'en faire son métier en 2009. Formateur suivi par des milliers de photographes, il est surtout l'auteur de deux livres auto-édités, Soledad et Jessica, portés par des campagnes de financement participatif qui ont pulvérisé leurs objectifs. Dans cet épisode de Photo Storia, il explique ce qu'est le landscape nude, raconte comment il place un corps dans un paysage sans jamais le sexualiser, et détaille le travail acharné que réclame une campagne réussie.

Sébastien Roignant, le landscape nude et l'auto-édition financée en crowdfunding

Du centre Bretagne aux images de synthèse

Sébastien Roignant grandit dans le centre de la Bretagne, une enfance qu’il décrit comme « assez solitaire, pas forcément par choix », passée à construire des cabanes en hauteur dans la forêt et à enchaîner les films. Le cinéma devient sa première vocation : avec des copains de collège, il tourne des courts métrages en super 8, puis découvre l’informatique vers douze ou treize ans. Il entre à l’ESRA de Rennes, en section infographie 3D, où il peut enfin allier le cinéma, l’ordinateur et le goût de créer des mondes. Mais le milieu des effets spéciaux le refroidit vite : il le décrit comme un secteur de « crunch » permanent, avec des délais très courts et aucune reconnaissance derrière. Fin 2004, il devient donc infographiste chez un architecte, à faire des perspectives immobilières.

Il s’installe à son compte début 2006 et s’achète son premier reflex. La photographie, dit-il, devient alors « un vrai moyen d’expression » et finit par tout supplanter.

La crise de 2008, le mariage et la bascule

Le basculement vers la photographie professionnelle est un concours de circonstances. En 2008, la crise des subprimes frappe de plein fouet les promoteurs et les architectes, ses clients : il se retrouve sans travail pendant près d’un an, au sortir d’un gros contrat pour France Télécom qui l’avait empêché de prospecter. Il se tourne alors vers ce à quoi tout photographe pense d’abord pour vivre de son appareil, le mariage — qu’il déteste par ailleurs comme cérémonie. Il se lance en 2009, signe ses premiers mariages pour 2010, et devient photographe à plein temps en 2012. Il a depuis photographié plus de 150 couples et formé des milliers de photographes via la plateforme F1.4, le Guide du Photographe de Mariage et la Nikon School.

Cette distinction, il y tient : « J’aime pas le mariage en tant que tel, mais la photo de mariage, j’aime ça. »

Landscape nude : le paysage d’abord, le corps ensuite

C’est la définition qui structure tout son travail d’auteur. Le nude landscape, explique-t-il, désigne des photographies de personnes nues dans la nature où le corps occupe une grande part du cadre : « on va s’intéresser plus au corps qu’aux paysages ». Le landscape nude, sa pratique à lui, inverse la hiérarchie : le paysage domine, le corps y est petit, et c’est le rapport entre les deux qui fait l’image. La conséquence est directe : ses photos ne sont pas sexualisées, parce que ce ne sont pas les poses qui mettent le corps en avant. Il raconte, comme une réussite, ces parents qui lui disent acheter son livre pour leur enfant de treize ans. Son autre matière première est la paréidolie, ce phénomène par lequel notre cerveau interprète des formes dans les nuages ou les rochers — c’est le socle visuel de sa série Soledad.

Il assume aussi la part triviale de la démarche : le nu en pleine nature, dit-il, est « un prétexte pour aller dans des lieux de ouf » et pour rencontrer des gens.

Repérer sur internet, diriger à la voix

Sébastien Roignant ne fait jamais de repérage sur place. Il cherche ses lieux depuis chez lui, sur Google Earth, Instagram ou des blogs, puis y emmène directement un modèle. La raison est technique autant que mentale : comme beaucoup de ses images reposent sur une lumière très spécifique, revenir sur un lieu repéré signifierait retrouver d’autres conditions et devoir « abandonner ma première idée » — il préfère arriver « complètement vierge » sur le lieu. Sur place, il ne définit pas la photo à l’avance : il demande des poses, mime lui-même les gestes, crie quand il est loin, jusqu’à ce que quelque chose fasse tilt. Pour la couverture de Jessica, prise sous l’arbre de Wanaka en Nouvelle-Zélande, il se tenait à une quarantaine de mètres, à six heures du matin, après avoir demandé aux autres photographes déjà présents de lui laisser le lieu quelques minutes.

Il a même dirigé une séance par téléphone, via un ami caché hors champ à côté du modèle.

Soledad et Jessica, deux livres, deux éditings

Soledad, commencé en 2013 et paru en 2018, est sa première vraie série, « avec un début et une fin ». Faire le livre était pour lui la seule façon de clore le projet et de « récupérer de la place disponible dans mon cerveau ». Le livre compte 45 photographies pour 120 pages, moitié images moitié texte, avec deux papiers différents — un papier dédié aux photos, un papier plus proche du roman pour la partie écrite. Jessica obéit à une logique inverse : six ans de séances avec sa compagne, rencontrée le 10 avril 2015 du côté de Vitrolles pour une première séance où il l’a « littéralement roulée dans la boue » rouge de bauxite. Le livre fait 230 pages, presque uniquement des photos, organisé en chapitres par pays, avec des croquis de voyage dessinés à la toute fin du travail, une reliure à la suisse, une lecture à l’allemande et deux couvertures au choix.

Son ambition était assumée : « J’avais dit en lançant le Ulule de Jessica : ce sera le Terminator 2 du livre. »

Le crowdfunding, « un boulot à double plein temps »

Les chiffres sont spectaculaires : pour Soledad, il demandait 8 000 euros et en a réuni 41 000 ; pour Jessica, 14 000 demandés, 49 000 obtenus. Il refuse pourtant l’idée d’un secret. Le premier prérequis, insiste-t-il, est d’avoir construit une communauté avant : « sans une communauté, ça ne marche pas ». Le second est l’animation, qu’il est à peu près seul à mener à ce niveau : lives sur YouTube, mails, concours, réponses aux messages privés pendant deux semaines. Il a ouvert la campagne de Soledad 24 heures en avance à sa communauté Instagram, si bien que le lancement public s’est fait à 120 % de l’objectif déjà atteint. Pour Jessica, il est resté sept heures en direct le dernier jour, de 20 heures à 3 heures du matin.

Il prévient sans détour : une campagne de financement participatif, « c’est un boulot à double plein temps ».

Écrire chez Eyrolles, ou la discipline du muscle

Son troisième livre, Photographe de mariage, pour le meilleur et pour le pire, publié chez Eyrolles, relève d’un tout autre exercice : plus de 200 pages de texte, sans photographies, tirées de sa formation « Le Grand Saut ». Il a lui-même approché l’éditeur, dans une stratégie destinée à asseoir le Guide du Photographe de Mariage — « quand tu sors un livre tuto comme ça, tu deviens une référence ». Il lui a fallu un an et demi entre la première approche et la sortie, dont un mois pour écrire le premier jet et trois à quatre mois de travail à temps plein. Chaque chapitre s’ouvre sur une citation de film. Le contraste avec l’auto-édition le frappe : ce livre-là, il ne l’a ni maquetté ni fait imprimer, mais on le trouve en Fnac et à la bibliothèque de Lyon.

Il en retient une leçon de méthode : l’écriture est « un muscle », et la première semaine à écrire tous les matins a été « une horreur » avant de devenir une habitude.

Sébastien Roignant nous recommande…

« Écriture » — Stephen King. C’est en lisant ce livre, pendant la rédaction du sien, qu’il a compris que l’inspiration n’était pas une condition : King ne sort pas de son bureau tant qu’il n’a pas écrit ses 2 000 mots du matin, et cette discipline s’entraîne comme le sport.

Pour aller plus loin

Les références de l’épisode

  • Soledad — son premier livre auto-édité, série de landscape nude commencée en 2013 et parue en 2018 : 45 photographies, 120 pages.
  • Jessica — son livre le plus récent, 230 pages, six ans de séances avec sa compagne, organisé par pays.
  • Photographe de mariage, pour le meilleur et pour le pire — son ouvrage publié chez Eyrolles, plus de 200 pages de texte.
  • F1.4 — la plateforme de formation et la chaîne vidéo par lesquelles il a formé des milliers de photographes ; il y a publié plus de 500 vidéos.
  • Le Guide du Photographe de Mariage — sa plateforme et son podcast dédiés à la photographie de mariage.
  • La Nikon School — l’un des cadres dans lesquels il a enseigné.
  • Le Grand Saut — sa formation pour devenir photographe de mariage, dont est tiré le livre paru chez Eyrolles.
  • L’ESRA, à Rennes — l’école supérieure de réalisation audiovisuelle où il a suivi la section infographie 3D.
  • Ulule — la plateforme de financement participatif utilisée pour ses deux livres auto-édités.
  • Escourbiac — l’imprimeur chez qui il a fait fabriquer ses livres, et la découverte des reliures, papiers et assemblages possibles.
  • Le Salon de la photo — où il a reçu les premiers exemplaires de Soledad, en 2018.
  • L’arbre de Wanaka — l’arbre très photographié de Nouvelle-Zélande, sous lequel a été prise une des deux couvertures de Jessica.
  • Sebastião Salgado — photographe qu’il admire, dont il trouve néanmoins le dernier livre consacré à l’Amazonie trop épais.
  • Stephen King — pour son livre sur l’écriture, qui lui a donné sa discipline de rédaction.
  • Martin Scorsese — cité pour sa critique des films Marvel, dans une discussion sur le cinéma qui traverse l’épisode.

Au fil de l’épisode

  • 00:00:43 — Le portrait d’entrée : breton expatrié à Lyon, la photo depuis ses 22 ans, les prix reçus
  • 00:03:04 — Une enfance solitaire dans le centre de la Bretagne, les cabanes et les films
  • 00:06:00 — L’école de cinéma, l’ESRA à Rennes et la section infographie 3D
  • 00:12:24 — 2006 : le premier reflex et la photo qui devient un moyen d’expression
  • 00:14:22 — La crise de 2008, les premiers mariages et la professionnalisation
  • 00:22:28 — « La photo a toujours été une bonne excuse pour aller rencontrer des gens »
  • 00:23:27 — Ce que publier un livre change dans les portes qui s’ouvrent
  • 00:32:22 — Le témoignage de Jessica : la première séance, en 2015, dans la boue rouge
  • 00:37:01 — Soledad, une série avec un début et une fin qu’il fallait clore
  • 00:38:25 — La naissance du livre Jessica : six ans de photos, un point commun
  • 00:41:35 — Le témoignage de Maxime, son assistant depuis plus de cinq ans
  • 00:49:02 — Landscape nude ou nude landscape : la distinction, et le refus de sexualiser
  • 00:52:43 — Pourquoi il repère ses lieux sur internet et jamais sur le terrain
  • 00:55:01 — Diriger un modèle à quarante mètres, sous l’arbre de Wanaka
  • 00:59:33 — Les séances les plus dures : l’étang, les lentilles d’eau, les puces de canard
  • 01:06:38 — L’Islande, le basalte et la brume : ses images préférées
  • 01:13:19 — L’editing de Soledad : une photo par séance, 45 images, 120 pages
  • 01:15:15 — L’editing de Jessica : des milliers de photos, un classement par pays
  • 01:28:23 — Fabriquer l’objet : le devis, les papiers, la reliure à la suisse
  • 01:31:13 — Combien d’exemplaires imprimer, et pourquoi il a lancé un crowdfunding
  • 01:32:20 — Le « secret » d’une campagne : une communauté, puis une animation permanente
  • 01:36:26 — Ne rien lâcher : le début, le plateau, la dernière ligne droite
  • 01:42:34 — Le livre paru chez Eyrolles, un exercice radicalement différent
  • 01:46:17 — Écrire tous les matins : l’écriture comme un muscle

FAQ

Qui est Sébastien Roignant ?

Sébastien Roignant est un photographe breton installé près de Lyon. Formé à l’infographie 3D à l’ESRA de Rennes, il passe à la photographie en 2006 et en fait son métier en 2009. Photographe de mariage — plus de 150 couples — et formateur via la plateforme F1.4 et la Nikon School, il est aussi l’auteur de trois livres.

Qu’est-ce que le landscape nude ?

Le landscape nude désigne des photographies où un corps nu est placé dans un paysage qui reste le sujet principal. Sébastien Roignant l’oppose au nude landscape, où le corps occupe l’essentiel du cadre. Dans sa pratique, le modèle est petit dans l’image et c’est le rapport entre le corps et la nature qui fait la photographie, sans sexualisation.

Quels livres photo a publiés Sébastien Roignant ?

Il a auto-édité deux livres : « Soledad », série de landscape nude commencée en 2013 et parue en 2018, qui compte 45 photographies sur 120 pages, et « Jessica », 230 pages construites autour de six ans de séances avec sa compagne. Il a également publié « Photographe de mariage, pour le meilleur et pour le pire » chez Eyrolles.

Comment financer un livre photo en crowdfunding ?

Selon Sébastien Roignant, deux conditions priment. Il faut d’abord une communauté constituée avant la campagne : sans elle, dit-il, cela ne fonctionne pas. Il faut ensuite animer réellement la collecte pendant toute sa durée — lives, mails, concours, réponses individuelles. Ses campagnes Ulule ont réuni 41 000 euros pour un objectif de 8 000, puis 49 000 pour 14 000.

Comment Sébastien Roignant dirige-t-il ses modèles ?

Il n’arrive jamais avec une photographie définie à l’avance. Il repère ses lieux sur internet, découvre le terrain le jour même, puis demande des poses, mime les gestes qu’il attend et ajuste par micro-changements jusqu’à obtenir l’image. Quand la distance l’impose, il crie ou fait des signes ; une fois, il a dirigé une séance par téléphone.

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