L’appel du large, l’amour de la terre
Sylvain Tesson se présente comme un « écrivain de marine », un titre qu’il porte au sein de la réserve. Pourtant, son élément de cœur reste la montagne, le minéral, le « tellurique ». Il explique ce paradoxe par la puissance littéraire et poétique de la mer, une source d’inspiration pour les écrivains depuis Homère, bien plus que la montagne qui, selon lui, n’a pas encore trouvé son grand chantre. Cet engagement lui permet de réfléchir à la manière de faire rayonner la marine dans ses écrits, tout en nourrissant sa propre fascination pour les grands espaces vides, qu’il s’agisse de l’océan ou des steppes d’Asie centrale. Pour lui, « la vacuité du paysage est une sorte de page blanche pour exercer sa réflexion ».
Cette quête du vide et de la solitude le rapproche de figures comme T.E. Lawrence, qui voyait dans le désert un appel pour les penseurs.
La doctrine du « stack »
Son dernier livre, « Les piliers de la mer », est né d’une obsession pour les « stacks », ces piliers d’érosion détachés de la côte. L’aventure a commencé par l’escalade de la fameuse Aiguille creuse d’Étretat avec le guide Daniel Dulac. Au sommet, il a ressenti un double saisissement : une émotion esthétique face à la beauté de cet entre-deux, et une révélation intellectuelle. Le stack incarne pour lui la figure du résistant, du rebelle, de celui qui refuse de suivre le mouvement général. Il y voit une posture plus esthétique que politique, celle du dandy qui choisit de s’isoler pour rester fidèle à lui-même, quitte à être le premier à tomber. « Le stack, qui est un dandy, […] peut dire aussi que l’union fait la vulgarité », analyse-t-il.
Ce voyage autour du monde, de stack en stack, devient alors une célébration de l’individu qui choisit le « camp du refus plutôt que le camp du conformisme ».
Le combat pour la vie
Cette quête de verticalité et de dépassement est indissociable d’un drame personnel. En 2014, une chute de dix mètres à Chamonix le laisse gravement blessé. Les médecins sont formels : il ne remarchera probablement plus. Il raconte comment la perspective de reconquérir ses capacités physiques est devenue le moteur de sa guérison. « J’ai su que j’ai été guéri parce que j’avais quelque chose à conquérir. J’avais un combat à mener, alors là, vraiment contre moi-même », confie-t-il. Depuis, ses exploits en alpinisme sont devenus une manière de conjurer le malheur, de prouver que sa « volonté de vie est plus forte que la malchance ».
L’escalade est pour lui une forme de prière, une liturgie. « Ne sachant prier, je grimpe », résume-t-il, voyant dans l’effort physique un cadeau fait à la vie et une manière de vénérer la beauté du monde.
L’utilité de l’inutile
Interrogé sur la comparaison entre l’aventurier et le soldat, Sylvain Tesson défend la gratuité du geste de l’aventurier, son esthétique. Il cite les « conquérants de l’inutile » de Lionel Terray pour décrire ces alpinistes qui déploient une énergie folle pour des choses qui ne servent à rien. Cette inutilité est pour lui une vertu, une forme de consolation pour une société obsédée par l’efficacité. « Il peut y avoir une utilité de l’existence de l’inutile », affirme-t-il, expliquant que savoir que certains consacrent leur vie à la musique, à la prière ou à l’escalade peut apaiser ceux qui sont pris dans le tourbillon du quotidien.
Son rapport à la mort, qu’il côtoie dans ses expéditions, est un « aphrodisiaque extraordinaire de la vie ». Loin d’une pulsion morbide, la confrontation au risque est pour lui une pulsion de vie exacerbée.
Pour aller plus loin
- Le profil LinkedIn de l’animateur, le Capitaine Brault
- Sa chaîne Youtube
- Son compte Tiktok
- Son canal WhatsApp
Les références de l’épisode
- Personnes : Patrice Franceschi, Dominique Lebrun, Jean Rollin, Olivier Frébourg, Isabelle Otissier, Émilie Landon, Andréa Marco Longo, Edward Wimper, Pierre Alain, Daniel Dulac, T.E. Lawrence (Lawrence d’Arabie), Charles de Gaulle, Walt Whitman, Barbé d’Orévilly, Pétéro, Marjorie, Georges Perrault, Jean-Paul Sartre, Albert Camus, Lionel Terray, Clifford D. Simak, Jacques Odiberti, Vladimir Jankélévitch, Honoré de Balzac, Henri Bergson, René Char, Vladimir Arsenev.
- Œuvres : « La panthère des neiges », « Dans les forêts de Sibérie », « Les piliers de la mer », « Moby Dick », « L’Odyssée », « Le Vieil Homme et la Mer », « Le Mot Analogue », « La Montagne Magique », « Les Sept Piliers de la Sagesse », « Noir », « Demain les chiens », « Les racines du ciel », « Feuillets d’Hypnose », « Dersou Ouzala ».
- Lieux et entités : Centre d’études stratégiques de la marine, Étretat (Aiguille creuse), Chamonix, Île de Pâques, Ouapou (Polynésie), Sibérie (Ossourie, Primorié), Tibet, Kirghizistan, Kazakhstan, Mongolie, 3e REI (Régiment étranger d’infanterie), CEFE (Centre d’entraînement en forêt équatoriale), 2e REG (Régiment étranger de génie).
Au fil de l’épisode
- Le métier de Sylvain Tesson : « prendre l’air ».
- Son rôle d’« écrivain de marine » et son amour paradoxal pour la montagne.
- La supériorité littéraire de la mer sur la montagne comme source d’inspiration.
- La fascination pour le vide des paysages, des steppes d’Asie centrale à l’océan.
- La naissance de son livre « Les piliers de la mer » au sommet de l’Aiguille creuse d’Étretat.
- La double signification du « stack » : forme de relief et symbole du résistant ou du dandy.
- La différence entre la posture esthétique du stack et l’action politique du résistant comme de Gaulle.
- La philosophie du retrait, inspirée par Walt Whitman : « ne même pas s’opposer au système ».
- Le paradoxe des écosystèmes sur les stacks : « n’ayant pas à combattre, elles n’ont rien à défendre ».
- Le récit de son accident à Chamonix en 2014 et le diagnostic des médecins.
- Comment le combat pour remarcher est devenu le moteur de sa guérison.
- L’escalade comme conjuration du malheur et comme forme de prière.
- L’expérience spirituelle au sommet d’un stack, au contact de la puissance des éléments.
- L’ascension d’un pilier sacré à l’île de Pâques avec Pétéro, un gardien de la culture Rapanui.
- La comparaison entre la figure de l’aventurier et celle du soldat.
- La défense de « l’utilité de l’inutile » et de la gratuité du geste artistique ou aventureux.
- Son rapport à la mort : le côtoiement du danger comme un « aphrodisiaque de la vie ».
- Son goût croissant pour le risque, illustré par un récent accident de parapente.
- La difficulté mais la nécessité de savoir renoncer, une leçon apprise au contact des militaires.
- Le questionnaire final, inspiré de Bernard Pivot, version Légion étrangère.
FAQ
Qui est Sylvain Tesson ?
Sylvain Tesson est un écrivain et aventurier français, connu pour ses récits de voyage. Auteur de livres à succès comme « Dans les forêts de Sibérie » ou « La panthère des neiges », il est également réserviste au sein de la Marine nationale en tant qu’« écrivain de marine ». Ses œuvres explorent son goût pour la solitude, la nature sauvage, l’effort physique et la réflexion philosophique née de l’expérience.
Qu’est-ce qu’un « stack », au cœur de son livre « Les piliers de la mer » ?
Un « stack » est un terme géologique d’origine anglaise désignant un pilier rocheux isolé en mer, détaché de la côte par l’érosion. Dans son livre, Sylvain Tesson en fait une métaphore de l’individu qui refuse de suivre le mouvement général. Pour lui, le stack symbolise la figure du résistant, du rebelle ou du dandy qui choisit de s’isoler pour affirmer sa singularité, même si cette posture le rend plus vulnérable.
Quel accident Sylvain Tesson a-t-il eu en 2014 ?
En 2014, à Chamonix, Sylvain Tesson a fait une chute d’une dizaine de mètres en escaladant la façade d’une maison. Cet accident l’a laissé gravement blessé, avec un diagnostic médical très pessimiste qui annonçait qu’il ne pourrait plus marcher. Il a passé plusieurs mois à l’hôpital et a mené un long combat contre lui-même pour reconquérir ses capacités physiques, défiant ainsi les prédictions des médecins.
Pourquoi Sylvain Tesson se met-il en danger en escaladant ?
Pour Sylvain Tesson, l’escalade et la prise de risque ne relèvent pas d’une pulsion de mort, mais au contraire d’une intense pulsion de vie. C’est une manière de conjurer le malheur de son accident, de payer sa « dette » à la vie qui lui a été laissée. Il décrit l’alpinisme comme un « aphrodisiaque extraordinaire de la vie » et une forme de prière, un geste par lequel il exprime sa vénération pour la beauté du monde.
Quel est le rapport de Sylvain Tesson avec l’armée ?
Sylvain Tesson est réserviste dans la Marine nationale avec le titre d’« écrivain de marine ». Il fréquente beaucoup de militaires, notamment des légionnaires et des membres des troupes de montagne, pour qui il a de l’admiration. Cependant, il reconnaît que son tempérament individualiste et son aversion pour le langage du devoir l’auraient probablement empêché de devenir soldat lui-même, bien qu’il se pose souvent la question.
