Un nom qui dit « tu récoltes ce que tu as semé »
Wody Yawo est photographe à Lomé, au Togo, et son nom d’artiste est aussi son nom d’état civil. Il en donne la traduction dès les premières minutes : le patronyme signifie « tu récoltes ce que tu as semé », et Yao désigne, dans son pays, les natifs du jeudi. Il raconte avoir obtenu un bac économique en 2003, avec mention, puis être resté deux ans partagé entre l’université et une école d’art — sauf que, dit-il, « le Togo n’a pas école d’art » : il faut soit apprendre chez un maître en atelier, soit se débrouiller en autodidacte. Il choisit alors un métier artistique plutôt que l’art pur : trois ans de stylisme. Son professeur de dessin de mode, également artiste plasticien, l’accueille dans son atelier et lui transmet ce qu’il appelle « les B.A.-BA de la création, le dessin, le mélange des couleurs, la composition ». Suivront deux ans de peinture et deux ou trois expositions, avant que la photographie ne s’impose.
Le déclic, il ne l’a compris qu’après coup : pendant son école de stylisme, il passait chaque soir à l’Institut français feuilleter des livres de mode. « J’ai emmagasiné beaucoup d’images de mode qu’à un moment donné, il faut que je restitue », résume-t-il. Un cousin parti en France lui fait envoyer un appareil à Noël ; le premier shooting se fait en famille, en mode automatique, la notice posée à côté. Il a alors trente-cinq ans. Sa formation tiendra pour l’essentiel en une semaine passée à Ouagadougou auprès d’un photographe camerounais, fonctionnaire des Nations unies rencontré en mission à Lomé, qui lui montre l’appareil, la retouche, la direction artistique et la direction de modèle. Quatre ans après ses débuts, il ne vit que de la photographie ; exclusivement depuis deux ans.
La mode, un créneau qui explose à Lomé
Wody Yawo décrit un marché en pleine effervescence : la photographie de mode s’est démocratisée au Togo depuis deux ans, au point qu’« il y a un photographe de mode qui sort au Togo chaque jour ». Loin de s’en plaindre, il y voit un stimulant — « l’essentiel pour chaque personne, c’est se singulariser », dit-il, « maintenant, le client viendra chercher cette singularité ». Ce qui porte le créneau, ce sont les séances d’anniversaire destinées aux réseaux sociaux. Sa lecture est plus fine qu’il n’y paraît : la personne qui se fait maquiller, coiffer et habiller pour ces images fait, selon lui, « inconsciemment de la photo de mode ». Il y voit un écho des vieux portraits de studio africains, quand on se mettait sur son trente-et-un parce qu’on ne se photographiait pas tous les jours — « un remix de ce qui se faisait dans les années 60-70, mais en couleurs ». Côté commandes, il travaille pour des sociétés de mode et des agences de communication, et il est le photographe des marques de wax Woodin et Vlisco.
C’est d’ailleurs Vlisco qui lui a donné sa légitimité. Quand la marque le contacte, deux ans avant l’entretien, il se raisonne ainsi : « ces gars ont tous les moyens de ce monde, ils peuvent se payer n’importe quel photographe […] s’ils m’approchent, c’est que j’ai quelque chose d’intéressant. » C’est ce jour-là qu’il s’est senti photographe. Son plus beau souvenir professionnel appartient à la même famille : assistant sur une campagne internationale de la marque tournée à Lomé, avec un photographe ghanéen et des modèles venus d’Afrique du Sud, du Nigéria, du Ghana et de Côte d’Ivoire, il s’occupait des repérages, de la logistique et de la gestion des modèles. Trois de ses modèles ont par ailleurs été élues Miss Togo — quatre en comptant la Miss de l’année, qu’il avait photographiée sans le savoir pour un styliste. Il est aussi directeur artistique pour certains clients, a été commissaire de l’exposition d’un ami plasticien à Lomé, et fait des photos de mariage arrivées par hasard, après celles du mariage d’un chanteur togolais.
« Les états d’âme », une série qui dort à la maison
Son projet personnel est né d’une séance imprévue. Un de ses modèles, sortie d’une maladie grave, vient faire des photos chez lui et propose une image avec un collant et du scotch noir. Il y ajoute des ballons de baudruche noirs autour du cou, installe un fond noir, et lui demande de rejouer trois états : la position de quelqu’un qui n’est pas malade, celle où l’on ressent le poids de la maladie, puis celle où « la vie a quitté ce corps ». De cette séance, il tire une série de cinq photographies montrées lors d’une exposition collective au festival photo de Lomé, trois ans avant l’entretien, chaque participant devant apporter cinq images. Depuis, il documente la joie — mais rien n’a été montré : « la série dort encore dans la maison », faute d’un cadre d’exposition à la hauteur. Il refuse de la réduire à des images pour Instagram, et assume que les commandes qui paient les factures passent d’abord.
Le reste de l’entretien tourne autour de la fabrique d’un regard. Autodidacte, il dit avoir appris par ses ratés : concentré sur ses réglages, il manquait la direction du modèle ; concentré sur le modèle, il manquait la lumière. Il a débuté avec un Canon 550D avant de passer au plein format, et travaille surtout au 50 mm pour la mode. Il cite comme influences le photographe camerounais qui l’a lancé, Peter Lindbergh — dont il a étudié les noirs bouchés et les blancs cramés pour préparer ses tirages d’exposition —, Mario Testino, Omar Victor Diop et Samuel Fosso. Son cap est clair : cesser d’être seulement photographe de mode ou de mariage pour devenir « un artiste photographe », exposer dans de grandes galeries, faire des foires et des festivals. Le livre photo, lui, reste à venir.
Pour aller plus loin
Les références de l’épisode
- Vlisco — marque de wax dont il est l’un des photographes, et dont la commande a marqué un tournant dans sa carrière.
- Woodin — marque de wax pour laquelle il travaille également.
- Peter Lindbergh — photographe de mode allemand, dont il a analysé le noir et blanc pour ses propres tirages.
- Mario Testino — photographe de mode péruvien, cité parmi ses inspirations.
- Omar Victor Diop — photographe sénégalais, cité parmi ses inspirations.
- Samuel Fosso — photographe camerounais et centrafricain, connu pour ses autoportraits.
- John Kalapo — photographe malien déjà passé dans le podcast, qui a présenté Wody Yawo à Julien Gérard.
- La Quinzaine de la photographie du Bénin — festival de Cotonou où les deux photographes se sont rencontrés.
- Canon 550D — le reflex numérique avec lequel il a appris, avant de passer au plein format.
Au fil de l’épisode
- 00:01:47 — Ce que signifient « Wody » et « Yawo », un patronyme et un jour de naissance.
- 00:03:19 — Un bac économique en 2003, puis deux ans d’hésitation faute d’école d’art au Togo.
- 00:04:44 — Trois ans de stylisme, deux ans de peinture, et la bascule vers la photographie.
- 00:06:06 — L’appareil envoyé par un cousin et le tout premier shooting, en famille et en automatique.
- 00:08:04 — Vivre exclusivement de la photographie depuis deux ans.
- 00:08:27 — Pourquoi, en Afrique, il faut être styliste et modéliste à la fois.
- 00:10:34 — L’équipe d’un shooting de mode et le studio aménagé dans son salon.
- 00:11:49 — Son envie de passer à la lumière naturelle seule, « un peu comme du reportage mode ».
- 00:12:23 — Un photographe de mode qui sort chaque jour au Togo : la démocratisation du créneau.
- 00:14:01 — La photo d’anniversaire, « de la photo de mode sans le savoir ».
- 00:14:45 — Le parallèle avec les portraits de studio des années 60-70, « mais en couleurs ».
- 00:16:31 — La semaine de formation à Ouagadougou auprès d’un photographe camerounais.
- 00:18:37 — La réaction de ses parents devant ses choix.
- 00:20:25 — La naissance du projet « les états d’âme », après la maladie d’un de ses modèles.
- 00:23:45 — La série de cinq photos montrée en exposition collective à Lomé.
- 00:24:16 — Documenter la joie, et attendre le bon cadre pour l’exposer.
- 00:26:10 — Ses clients : sociétés de mode, agences de communication, Woodin et Vlisco.
- 00:29:34 — Le commissariat d’exposition pour un ami plasticien.
- 00:30:25 — Trois de ses modèles élues Miss Togo, et l’afflux de demandes qui a suivi.
- 00:34:51 — Le jour où il s’est senti photographe, quand Vlisco l’a approché.
- 00:38:43 — La photo de mariage arrivée par hasard, et sa méthode centrée sur la mariée.
- 00:45:53 — Apprendre par ses erreurs, réglage après réglage.
- 00:46:47 — Son plus beau souvenir : assistant sur une campagne internationale à Lomé.
- 00:48:38 — La galère : une batterie à plat dans un village lacustre du Bénin.
- 00:50:01 — Le matériel, du Canon 550D au plein format, et le 50 mm pour la mode.
- 00:55:01 — Les photographes qui l’inspirent.
- 00:57:17 — Le livre photo à venir et l’objectif de devenir artiste photographe.
FAQ
Qui est Wody Yawo ?
Wody Yawo est un photographe togolais installé à Lomé. Après un bac économique, trois ans de stylisme et deux ans de peinture, il est venu à la photographie sur le tard et en vit exclusivement. Il travaille principalement la photographie de mode et de mariage, et intervient aussi comme directeur artistique, collectionneur d’art et commissaire d’exposition.
Que signifie le nom Wody Yawo ?
Il s’agit de son nom d’état civil, qu’il utilise aussi comme nom d’artiste. Il explique dans l’épisode que son patronyme signifie « tu récoltes ce que tu as semé ». Yao, lui, désigne les natifs du jeudi : au Togo, toute personne née ce jour-là porte ce nom, indépendamment de son groupe ethnique.
Comment Wody Yawo a-t-il appris la photographie ?
En autodidacte, à partir d’un appareil offert par un cousin parti en France. Sa seule formation encadrée tient en une semaine passée à Ouagadougou auprès d’un photographe camerounais, fonctionnaire des Nations unies, qui lui a montré la prise de vue, la retouche, la direction artistique et la direction de modèle. Le reste, dit-il, s’est appris par ses erreurs.
En quoi consiste son projet « les états d’âme » ?
C’est une série au long cours qui met en scène des émotions : l’angoisse, la peur, la joie. Elle est née d’une séance avec un modèle sortie d’une maladie grave, à qui il a demandé de rejouer trois états, de la santé à la disparition. Cinq photos ont été exposées lors d’une exposition collective à Lomé.
Pourquoi la photographie de mode se développe-t-elle autant au Togo ?
Selon Wody Yawo, le créneau s’est démocratisé en deux ans, porté par la demande de séances destinées aux réseaux sociaux, notamment pour les anniversaires. Il considère que ces clients font de la photographie de mode sans le savoir, en se faisant maquiller, coiffer et habiller pour l’occasion. La concurrence, dit-il, oblige chacun à se singulariser.
Quels photographes inspirent Wody Yawo ?
Il cite d’abord le photographe camerounais qui l’a mis le pied à l’étrier, puis Peter Lindbergh, dont il a étudié le noir et blanc très contrasté pour préparer ses propres tirages. Il mentionne également le Péruvien Mario Testino, le Sénégalais Omar Victor Diop et Samuel Fosso, connu pour ses autoportraits.
